Le drapeau noir flotte sur la marmite. Un vent frondeur et salutaire se lève en Lorraine pour secouer le monde de l’art. A l’initiative du peintre Vadim Korniloff, une exposition déconcentrée regroupant des oeuvres de peintres et de plasticiens, Sauvons l’art, est organisée à Metz du 15 mai au 20 juin dans des toilettes de bars et de restaurants et du musée de la Cour d’or.

Nous savions déjà depuis Vespasien que l’argent n’avait pas d’odeur, dorénavant l’art n’a pas de lieu sacralisé pour s’exposer.

Faut-il s’en offusquer, s’en moquer ou en rire, ou plutôt applaudir ? et pourquoi Metz? La vulgate en matière d’art aujourd’hui est quelque peu réductrice, hors de l’art conceptuel ou minimaliste point de salut, hors des bêlements et des opérations de communication menées par les grandes institutions, des musées, ou par François Pinault à Venise, point de salut, hors des manipulations très financières et pour le moins ahurissantes, point de salut !

N’a t-on point vu récemment dans une exposition qui s’est tenue au Centre Pompidou-Metz, une exposition de photographies organisée par le Frac, dans une salle entièrement plongée dans l’obscurité totale, dans les ténèbres avec comme seul guide d’éclairage un lumignon quelque peu insuffisant. Il parait même à en écouter les augustes commissaires d’exposition que le noir est source de libération… Et bien sûr silence dans les rangs, on ne conteste pas, on admire béat, et si vous sollicitez quelques explications, vous aurez alors droit à quelques salmigondis ineptes où l’inconsistant le dispute à la vanité bouffie. Ö tempora ö mores !

Pour les artistes d’aujourd’hui (nous préférons cette formule à celle dévoyée d’«art contemporain» qui devrait pourtant être étymologiquement la bonne), ne pas céder au conformisme ravageur et un tant soi peu défraîchi, est un acte de foi, une action de résistance, d’existence, d’identité. Mais où et comment exposer, comment se faire connaître quand les cimaises s’éloignent et que les portes fuient, tout comme le public hélas.

Nous avons demandé à Vadim Korniloff , de nous présenter son Manifeste « W-C national »

Pierre-Alain Lévy


-Est-ce que vous pourriez davantage préciser votre démarche en amont auprès des restaurants et des bars ?

Ma démarche auprès des restaurateurs est plutôt secondaire, seule la facilité d’accès et d’adhésion à un tel projet de ce genre d’établissement est la cause de ce choix ! Exposer dans des wc public, ce côté transgressif du « concept » d’exposition de W.C.National (bref sa forme !) est là que pour attirer l’attention et faire le lien avec Marcel Duchamp (La Fontaine) et donc illustrer au mieux mon manifeste. De plus, le constat (factuel !) de la représentation des artistes dit non conceptuels (qui entrent donc dans les critères d’appréciation des « Beaux arts » !) dans ma ville et région est pathétique ! Les défenseurs de l’art contemporain (et non des artistes contemporains !) ont à Metz et sa région : Pompidou Metz, le F.R.A.C., la galerie Faux mouvement, galerie Toutou Chic, galerie Octave Cowbell, la Synagogue de Delme, etc…tous sont subventionnées de l’Etat ! Je me rends aux vernissages de ces différents lieux, lesquels je peux vous assurer sont de magnifiques écrins pour l’art conceptuel, pour les autres, c’est-à-dire les peintres, sculpteurs, graveurs, etc., leur représentativité est faîte dans des lieux associatifs…souvent des bars d’ailleurs ! Bref, en gros ils (les institutionnels) nous laissent les chiottes, et bien je les prends…cela ne les gênent pas d’en exposer !

Mon constat de déséquilibre de visibilité entre le conceptuel et nous autres ne date pas d’hier, j’en suis conscient ! Cependant le clin d’œil au salon des refusés dans des wc public a pour mérite de fédérer beaucoup de personnes, y compris celles qui ne s’y intéressent pas ! Je ne cherche donc pas à lutter autour d’un discours trop « élitiste » et trop « sérieux » afin de faire prendre conscience au plus grand nombre des problèmes que peuvent rencontrer les artistes contemporains.

– Aviez-vous proposé le projet à d’autres musées que celui de la Cour d’Or ?

Je n’ai fait aucune démarche dans ce sens, c’est le conservateur du musée de la Cour d’Or qui s’est intéressé au projet (pas le contraire, tapant sur les institutions je ne me faisais pas d’illusions !) et m’a proposé de me mettre à disposition les wc public de ce musée. Mais je comprends ce conservateur, son musée est un musée du patrimoine de l’art, et la rupture avec le passé voulue par les acteurs de l’A.C. (art contemporain) est telle que sa participation est une évidence !

Concernant Pompidou Metz, j’ai rencontré son « équipe » à plusieurs reprises (vernissages). L’art ne les intéresse pas, juste leur position social à mon sens…bref, ils ne m’intéressent pas !

– Comment avez-vous réuni ces 35 artistes ?

J’ai rassemblé tous ces artistes via les réseaux sociaux et dans mon entourage proche. Ces artistes soutiennent mon manifeste et ma démarche. Mes critères de sélections ne sont pas artistiques, mais seulement basés sur la volonté des artistes (pro ou amateur, je pense que cela concerne tout le monde !) à vouloir faire bouger les choses. Même un artiste amateur mais animé par un amour de l’art a autant le droit de citer dans ces questions qu’un « expert » de l’art contemporain animé par son égo et l’argent…c’est mon avis !

– Aujourd’hui l’art se veut être accessible à tous via les musées et les galeries, pourquoi « cacher » vos œuvres dans les toilettes que seule la clientèle pourra observer, si tenté qu’elle l’observe vraiment?

Comme je l’expliquais plus haut, cette manifestation vient mettre en action, donc illustrer, le manifeste W.C.National. L’expo dans les W.C. est très secondaire (c’est un détournement de captation d’attention, et quand il est transgressif ça marche…c’est une des ficelles de l’A.C.!). C’est le relais média dont pourra bénéficier cette manifestation qui importe réellement, et son impact non pas sur le monde de l’art exclusivement, mais également sur ceux qui s’en désintéressent, c’est-à-dire une grande majorité, d’où l’hécatombe intellectuelle autour de ce sujet!

– Vous relatez la question des galeries subventionnées en France, pourtant la plupart des artistes présentés ont été exposé en galeries…?

Bien entendu et heureusement, l’impact en sera meilleur!…et « nécessité fait loi », et ce n’est pas parce que vous bénéficiez d’un traitement que vous ne pouvez le critiquer, bien au contraire, c’est très sain, positif et constructif!

– Duchamp avait exposé son urinoir au salon des artistes indépendants : est-ce que vous vous considérez comme artiste indépendant c’est-à-dire en dehors d’un certain esthétisme choisi par l’Etat par exemple ? Comment positionnez-vous les 35 artistes présentés par rapport à cela ? Leur production artistique serait-elle donc, à certains égards, rejetée, dévalorisée… ?

Je ne crois pas à la notion d’esthétisme personnellement, mais plutôt aux processus de polarisation des affects communs (ou croyances communes) sur un objet ! Je m’explique, seuls les détenteurs de leviers de valorisation tel que les FRAC ou musées (puisqu’il est question d’art ici !) peuvent influer sur « les goûts », les impressions de circonstances, une forme de mode quoi !…Etant conscient de ce genre de mécanisme (limite du neuro-marketing !) je me considère en dehors d’un certain esthétisme choisi par l’Etat ou autres « publicitaires » du monde de l’art. Seule ma subjectivité propre basée sur mon expérience et surtout ma connaissance détermine ma notion d’esthétisme…donc oui, je me considère comme artiste indépendant.
Concernant les artistes qui me soutiennent dans cette démarche, je ne peux pas me prononcer à leur place, et il est surtout question d’un soutien moral et d’idées plutôt qu’artistique dans le cadre de cette manifestation. De plus, parmi eux il y a des artistes qui vivent de leurs productions artistiques, et d’autres pas !…Mais en me lisant plus haut, le fait d’avoir une production artistique rejetée ou dévalorisée est plutôt bon signe !

– En présentant cette fameuse Fontaine, Duchamp voulait remettre en question le fait que l’œuvre d’art était uniquement le produit d’un savoir-faire technique. Considérez-vous que l’art contemporain d’aujourd’hui a abusé du ready-made de Duchamp au point d’anéantir le savoir-faire technique et de se déclarer néanmoins « art » sans scrupule?

C’est l’un de mes principaux constats dans mon manifeste. Il est clair que la perte de savoir-faire généralisée (la prolétarisation, et pas seulement dans le domaine de l’art !) est dramatique, car il est impossible à mon sens de juger une œuvre en dehors de tous critères d’appréciations « classiques » des Beaux-arts ! Mais cette perte de savoir-faire est assez révélatrice de notre société (et j’insiste, pas seulement de l’art), qui prône la facilité à outrance! Et d’après les fondements de l’A.C., se détourner de la difficulté de l’exécution, de la mise en « œuvre » se réclame d’être plus « démocratique » : seule l’idée compte, seul le contenu est « art », bref tout le monde peut être artiste ! Cependant, l’artiste prolétarisé qui bénéficiera d’une bonne « visibilité », donc de reconnaissance, sera celui qui sera dans le bon milieu, le bon réseau…bref, cette volonté d’ « horizontalité » des talents, et la liquidation de l’innée ou du don sont un leurre ! C’est le plus antidémocratique qui soit, et surtout c’est un boulevard pour l’imposture !

De plus, je ne comprends toujours pas comment l’A.C peut maintenir une forme de mouvement sur les bases d’une démarche intellectuelle contestataire qu’était celle de Duchamp. Dont la contestation première était celle de dénoncer justement l’existence même d’un quelconque mouvement (ou forme d’ « esthétisme »), ce que s’efforce de faire l’A.C. (paradoxe schizophrénique !). Duchamp était l’un des premiers à dénoncer le « goût officiel », donc l’ « Institution », d’où son ralliement à DADA !

Je pense que les ready-made ont leur importance quant aux questionnements dans le domaine intellectuel sur la question : Qui est en mesure de s’arroger le droit (hormis le Temps, seul juge définitif à mon sens) de désigner ce qui est art ou non ? Le ready-made est une démonstration empirique de tout cela, j’en ai l’intime conviction. Et suivre cette réflexion, en dehors d’un questionnement d’ordre purement littéraire est tout simplement dénué de sens…enfin cela reste mon avis !

– Allez-vous lancer un débat ou d’autres actions concrètes pour faire changer les politiques culturelles de l’Etat ? Quelles propositions avez-vous à faire pour faire changer les choses ?

J’en ai effectivement l’envie. Mais les moyens et le temps me font défaut, ma peinture reste ma priorité. Cependant je commence (j’essaye !) à me rapprocher du corps universitaire, pour essayer de mettre en œuvre des questionnements (think tanks!) autour de mon manifeste et de sa réflexion. Car sincèrement, celle-ci ne s’arrête pas au domaine de l’art, l’A.C. n’est qu’une conséquence de la modification de nos comportements atrophiés par ce système économique basé sur le consumérisme libidinal (pulsionnel). Le désir, c’est à dire notre capacité à investir fait défaut dans notre société. Nous avons abandonné (et/ou nous nous sommes fait confisqué !) notre système d’appréciation et de jugement au profit des diktats d’experts de l’art (qui se désignent comme tel !), qui revendiquent une rupture avec le passé car il est plus facile de mettre la main sur un « art » des idées que celui des talents ! Et la valeur artistique de l’A.C. existe uniquement parce qu’elle est soutenue par notre croyance (affects) collective accordée à l’expertise de ces experts (institutionnalisés) de ce système. Au lieu de reposer sur notre propre « subjectivité » issue de notre expérience et surtout de notre connaissance, mais cela demande du travail, de l’effort, et surtout ce n’est pas « rigolo ». Car contrairement à une bonne majorité des œuvres conceptuelles (du moins celles qui marquent le public) le domaine de l’art n’est pas celui de la « blague », et c’est pour cela que l’Art n’est pas populaire. Et il demande un apprentissage avant le partage de celui-ci ! (la création des musées du type Pompidou Metz est plus proche de l’abattoir culturel, toujours obsédé par les répercussions économiques sur son environnement, le quantitatif plutôt que le qualitatif, à savoir que retiennent exactement ses visiteurs !…cela revient à offrir des livres à ceux qui ne savent pas lire mais dont on a pourtant la charge !)

– Vous appelez votre manifeste « national » mais la plupart des artistes sont localisés à Metz…

C’est exact, et cette première manifestation est à Metz, avec une majorité d’artistes messins par pure commodité pour moi, puisque j’y vis… et je suis seul à avoir mis cela en place, sans aucun soutien! Et une fois cette manifestation finie à Metz, je veux étendre cette opération sur d’autres villes…donc le terme « national » n’est pas anodin !

– Quelle est votre définition de l’artiste et de l’art contemporain ?

Je n’ai pas de définition figée de l’artiste, seule son œuvre m’intéresse. Et pour ma part, celle-ci ce doit d’être du domaine du sensible, de l’émotion et non de la sensation ou de l’esthétisme primaire qu’est l’unique « plaisir de la forme ». Une œuvre d’art est pour moi l’image d’un sentiment, et représente non pas ce qui paraît à l’artiste, mais ce qui lui apparaît (l’apparence d’apparaître !). Des bandes verticales (Buren) qui vous sont présentées comme œuvre d’art vous demande d’y croire, de croire en la personne, au discours ou au lieu (supports de valorisation) qui vous les désignent comme tel. Personnellement je n’y crois pas, je ne les crois pas….je préfère le sentir, le ressentir.
L’art contemporain ne représente pas à mon sens les artistes contemporains. Il tend à rompre avec le passé et ringardise les savoir-faire, la mise en exécution des médiums classiques de l’Art. Pourtant, d’après René Huyghe et je le pense aussi, si contrainte de médiums il y a (toile, pinceaux, etc..) c’est justement pour concentrer l’essence même du talent, de l’« âme » de l’artiste dans le fond, le contenu de sa réalisation, uniquement…La forme reste figée dans la contrainte car secondaire ! De plus la Culture n’étant autre que le cumul des connaissances du passé, l’art contemporain m’est donc synonyme de non-Culture…au mieux de divertissement culturel.

Pour conclure je croirai en la véracité et en l’honnêteté de tous ces « temples » de l’A.C., le jour où ils préviendront à l’entrée leurs visiteurs, par cette magnifique formule de Francis Picabia : « Pour que vous aimiez quelque chose il faut que vous l’ayez vu…entendu depuis longtemps tas d’idiots » (1920)…tout y est dit !



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