Voici le récit d’un parcours transsexuel assumé, revendiqué, appelé à faire bouger la société comme il a fait bouger le Grand Orient de France.

Un bon livre est celui qui vous donne envie de le refermer à la dernière page… Le bon livre est magnétique.

Le récit autobiographique d’Olivia Chaumont est de ceux-là… Il suppose tout un parcours initiatique, une maturité, un savoir-être qui permet d’écrire en sincérité et en force, en clarté et en sagesse… Car ce récit peut aider ceux qui ont moins de chance et de courage que la narratrice à s’aventurer dans un parcours comparable, et aussi ceux qui les entourent à comprendre leur transformation, à comprendre ceux que notre vision de la normalité courante nous empêche de voir différents. Se connaître soi-même et saisir l’autre dans sa liberté. Ce récit n’implique pas que ceux concernés par la transition transsexuelle, mais tous ceux qui entendent répondre de la liberté de l’identité, nous tous !

Comprendre l’autre, apprendre de lui, ne pas craindre la différence, mais s’en inspirer pour être soi-même, voici la monumentale invitation d’un récit tout en simplicité…
L’individualité de la personne est labyrinthique pour tous, même et peut être pour ceux qui s’imaginent être simples… Exprimer cette complexité existentielle n’est pas donné à tout le monde, et les grandes oeuvres romanesques sont celles qui vont au bout de cette aventure, mais elles perdent en chemin quelques lecteurs moins affutés… Lire Proust et s’en délecter n’est possible qu’après de longues années de pratique… L’oeuvre de Leiris, dévouée à cette unique compréhension du Moi à travers l’aride expérience de la quotidienneté ne sera jamais à portée du profane. Certains boudent pour ce motif les oeuvres plus simples des récits autobiographiques. Beaucoup, il est vrai ne sont que des épanchements du Moi… Mais parfois, et le récit d’Olivia Chaumont le démontre, la sincérité et l’universalité d’un parcours singulier compensent ce déséquilibre. Elle nous parle de la difficulté d’être soi et d’être accepté pour qui l’on est.

Les grandes questions philosophiques spirituelles et politiques abordées par ce livre sont celles de l’identité personnelle, l’identité sexuelle, la notion de préférence sexuelle, le rapport à autrui et à soi, l’histoire et l’évolution personnelles, l’acceptation et le refus de soi et des autres, la parentalité, l’amitié, le professionnalisme et ses images, le bonheur et l’amour… Rien de moins.

Olivia a toujours été Olivia. Comme en chacun, la conscience de soi est devenue nette à mesure d’une évolution… mais ce qui était clair, c’est qu’Olivia était dans le corps d’Olivier et que sans le secours de la chirurgie et de la législation modernes, elle y serait encore… Le seul obstacle est encore souvent le regard d’autrui, qui juge, qui classe, qui envisage…

Olivia s’est « simplement » appelée Olivier pendant le temps qui sépare sa naissance de la transformation de son Etat-civil… après la transformation de son corps. « Simplement », hélas non. Le livre en est le commentaire. Il était grand temps qu’un bon livre soit écrit sur le passage d’un genre à un autre, la « transsexualité, ou la transidentité.

Olivia n’est pas devenue « une femme », elle est devenue elle-même… Il faut l’accompagner en Thaïlande, la suivre et la visiter à l’hôpital pour espérer savoir un peu de ce que le voyage et la « transition » comportent de souffrances et de sacrifices… La douleur physique, la peur de l’inconnu, la solitude malgré l’accompagnement d’une amie venue accomplir la même métamorphose… Il était nécessaire de nous dire la douleur de la dilatation plusieurs fois quotidienne d’un vagin reconstruit, le sang et les larmes… La difficulté de vivre quand on n’a pas l’heur de naître dans un corps conforme à son identité sexuelle. La difficulté d’être accepté, par sa famille, par ses enfants, sa fille pour Olivia, son milieu, ses collègues. La difficulté d’être acceptée comme architecte, chef de chantier…

L’une des grandes richesses de ce livre, paru au moment où la France se déchire à accorder in fine un droit (élémentaire) de se marier à deux hommes, deux femmes, un homme et une femme, est de déconnecter l’orientation sexuelle de l’identité sexuelle. Une femme comme Olivia peut aimer une autre femme, comme elle pourrait aimer un homme, et aimer pour la première fois une femme qui aime les femmes…

Elle peut aussi ne pas être considérée comme un objet de consommation sexuelle du fait qu’elle est une femme : Olivia raconte une scène de viol heureusement de cauchemar, sans doute produite par cette difficulté d’être libre dans son corps nouveau, dans son genre, dans sa société. J’ai été d’abord en colère de découvrir que cette scène était « fictive » ou rêvée, puis j’ai compris qu’elle servait à décrire la vulnérabilité de tous lorsque nous sommes transformés en objet par l’autre, en particulier les femmes dans les sociétés machistes et hétéronormées, et les transsexuels spécifiquement, lorsque leur différence les contraint à la clandestinité ou/et à la prostitution. Certes, Olivia est née dans un milieu bourgeois, un pays libre, mais elle a transformé cette « chance » en force pour écrire ce livre. Elle rappelle toujours combien la vie des transsexuelles est difficile, tragique aussi, quel que soit le milieu, le pays. Dans les sociétés où la liberté n’est pas établie, fermer les yeux c’est risquer, enfant, homme, femme, d’être attaqué… Le cauchemar tourne trop souvent à la réalité. Olivia Chaumont nous réveille.

Enfin, Olivia, de retour à Paris, affronte un autre aspect de son parcours. Olivier avait été initié au Grand Orient de France, un Ordre masculin exclusivement, qui tarde et peine lui aussi dans la douleur à s’ouvrir à une altérité que tout impose pourtant de considérer… On ne saura pas ce qu’Olivia a vécu dans le secret de sa loge, on suppose que la fraternité des frères envers cette soeur a été bien supérieure à la réaction de la hiérarchie qui a d’abord crié à la tromperie d’une soeur initiée homme, pour soutenir ensuite l’impossibilité de garder une femme dans une obédience masculine : contradictions… Depuis, la Franc-Maçonnerie au grand Orient a cessé de devenir ubuesque et est devenue mixte. S’il a fallu attendre 2010 au Grand Orient de France, combien de temps pour que la société républicaine et laïque de France accepte la différence, l’orientation sexuelle, l’identité de chacun ?

Ce qu’il aura fallu de douleurs pour parvenir à être soi-même et au Grand Orient pour parvenir à l’égalité se lit dans ce livre comme un roman. Il reste à la société française à être à la hauteur d’une citoyenne comme Olivia Chaumont.

[**Patrick Kopp *]


[**D’un corps à l’autre

Olivia Chaumont*]

Robert Laffont. 19€.


Contact : redaction@wukali.com
WUKALI 13/05/2013


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