The simplicity of beauty in a constant renewal of the themes and backgrounds


Lorsque j’entends Yaron Herman, je suis en connexion totale avec la philosophie de Spinoza (et avec l’humanité toute entière). On sait que pour cet auteur, plus on a la connaissance de son essence, plus on accroît sa puissance d’exister, c’est-à-dire sa joie. On sait aussi que ce philosophe avait écrit comme une invitation dans sa fameuse Ethique : « Nul ne sait ce que peut un corps. »

Yaron Herman n’a de cesse de tenter de savoir ce dont son corps est capable au piano, et ce dont son piano est capable sous l’effet de son corps, de la connaissance et de la pratique qu’il a de la musique.

Yaron Herman est un improvisateur, ils sont moins nombreux qu’on ne croit, même en « jazz », si on veut à tout prix introduire des dénominations. Un improvisateur est un musicien qui compose seul ou en interaction avec d’autres musiciens une musique en temps réel devant son public. Beaucoup d ‘ « improvisateurs » sont des interprètes d’une musique déjà composée à l’avance. Yaron Herman improvise à partir de thèmes qu’il compose, ou de standarts du jazz, de la pop, de la musique traditionnelle par exemple. Pour le faire et continuer à le faire avec plaisir devant des salles choisies (comme la magnifique salle du Cheval Blanc à Schiltigheim où j’ai eu le bonheur de l’entendre) il faut une certaine approche de la musique et de la vie ou de la musique, c’est-à-dire de la vie. Il faut une méthode de variation continue.


Yaron Herman tire cette énergie et cette pratique de lui-même, de son histoire, de ses rencontres, de ses concerts. Il puise au sources qui permettent d’ouvrir à elle-même la musique, comme par exemple la très peu connue (en France) méthode de composition Schillinger.

La musique de Yaron est d’aujourd’hui et ne connaît que les limites et les frontières que son auditeur lui prête. Est-ce du jazz, de la musique classique, c’est la musique improvisée contemporaine, celle que joue Michel Portal avec qui notre pianiste partage régulièrement la scène.

Le concert de Yaron Herman est une expérience musicale et de vie à part entière, pour savoir de quoi il est fait, il faut le vivre. Ce soir là, le pianiste avait choisi pour la deuxième soirée consécutive le Cheval Blanc à Schiltigheim, une salle relativement petite mais un décor magnifique et authentique, chaleureux, à l’acoustique impeccable. Sur un piano Steinway D, le batteur Ziv Ravitz et Yaron composent une musique libre et inventive, précise et solaire, qui s’envole vers un public attentif. Salle à taille humaine, musique à échelle universelle.


Ils jouent et interprètent l’album Everyday émouvant et intense, mais aussi quelques pièces plus anciennes et appréciées de l’artiste, comme la reprise de Heart shaped box de Nirvana, ou Somewhere over the rainbow. Les titres du nouvel album témoignent d’une avancée de Yaron dans le domaine de la musicalité et de l’expression, l’auteur ne renonce pas au lyrisme et crée une musique dansante et chantante qui est toujours tenue à trois aspects de son inspiration : la musique traditionnelle, le jazz classique notamment celui des clubs new-yorkais et la musique pop ou la musique dite classique. Je ne saurais dire pourquoi « Vista » me donne tant d’émotions, un refrain émouvant, grave et profond, qui met en lumière des envolées inspirées et légères, comme si l’essence de la vie y était dite de manière musicale, accessible sans qu’on ait besoin de mots.

Un style singulier, la rigueur du thème, la totale improvisation, le fait de jouer parfois d’un xylophone posé sur le pupitre, ou de jouer de sonorités nouvelles une main posée sur les cordes du piano.

Avec le batteur Ziv Ravitz se produit en temps réel une osmose. Le pianiste laisse au batteur le soin de la sonorisation du son du piano en temps réel, sans éxagération ni système, ainsi que des boucles enregistrées. Alors surgit une voix, une troisième dimension commune, un sens nouveau. Signalons aussi la magnifique improvisation à partir du thème de James Blake « Retrograde », pendant laquelle Ziv Ravitz produit des percussions sur et dans le piano lui-même (les pianos Steinway en particulier sont fabriqués pour que le corps puisse avoir un intérêt musical percussif).

Le tour de force de Yaron Herman est de nous proposer du neuf, du classique, de l’ancien, dans une recomposition permanente et fraîche.

J’aime sa musique, j’aime sa personne aussi, simple, franche, abordable, sans posture. On sent que le pianiste produit se musique pour être plus et plus en contact avec la vie, et avec les personnes réelles qui l’écoutent.

Everyday sous le grand label Blue Note est un grand album, deux grands musiciens, une interaction constante, une joie visible, une musique d’aujourd’hui.

La joie d’exister dans et par la musique, transmise à tous.

Patrick Kopp.


Everyday. Blue Note. CD
Yaron Herman


WUKALI 28/09/2015
Courrier des lecteurs : redaction@wukali.com
Crédit photo: Patrick Kopp


Ces articles peuvent aussi vous intéresser

Notre site utilise des 'cookies' pour améliorer votre expérience et son utilisation. Si vous le refusez vous pouvez les désactiver. Accepter En savoir plus