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Du droit de critiquer les religions et de la laïcité à l’école, une étude de l’Ifop

par Revue de presse

Il nous a paru intéressant de présenter dans WUKALI cette étude de l’Ifop sur la laïcité à l’école publiée pour la revue Le DDV (Le Droit de Vivre) ». Elle a pour titre: : Les lycéens, le droit à la critique des religions et les formes de contestation de la laïcité à l’école

Nous en rendons compte in extenso avec les tableaux correspondants.


Méthodologie

Échantillon
L’enquête a été menée auprès d’un échantillon de 1006 personnes représentatif de la population lycéenne âgée de 15 ans et plus.

Représentativité
La représentativité d l’échantillon de lycéens a été assurée par la méthode des quotas (sexe, âge, type d’enseignement, filière et niveau, secteur, académie).

Mode de recueil
Les interviews ont été réalisées par questionnaire auto-administré en ligne du 15 au 20 janvier 2021.

Les critères d’échantillonnage et de redressement ont été déterminés à partir deux sources :
– Les variables de sexe, d’âge, de type d’enseignement, de filière et niveau, de secteur et d’académie ont été fixées à partir de des statistiques officielles du ministère de l’Education (RERS 2020) pour l’ensemble de population scolarisée dans le second cycle du second degré (lycée)
– La variable d’affiliation religieuse a été fixée à partir des données de l’étude Ifop-Institut Montaigne (15459 personnes âgées de 15 ans et plus – mai 2016) pour les personnes âgées de 15 à 17 ans en cours de scolarisation

Une multiplicité d’attitudes relevant de l’entre-soi est observée au sein même de l’école. Une école laïque pourtant censée être le lieu de suspension des assignations, un sanctuaire destiné à former des citoyens libres. Cette étude est le deuxième volet du sondage sur les lycéens et la laïcité que le DDV avait publié en mars dernier. Analyses de François Kraus, directeur du pôle « Politique / Actualités » de l’Ifop, et de Jean-Pierre Obin, inspecteur général honoraire de l’Éducation nationale.


Tablées, toilettes ou robinets séparés en fonction de la religion des élèves, cours sur l’égalité des sexes contestés au nom de la religion, refus de donner la main à un(e) camarade, requêtes de menus conformes aux normes confessionnelles… Contrairement aux idées reçues, la loi interdisant les signes religieux à l’école (2004) n’empêche pas les tensions nées des diverses formes d’affirmations identitaires affectant le contenu des cours aussi bien que l’organisation d’autres aspects de la vie scolaire (ex : cantine, sorties scolaires…). Or, alors que les premiers travaux mettant en exergue ces problèmes remontent à près d’une vingtaine d’années1, les données permettant de mesurer précisément cette poussée du religieux à l’école manquent encore cruellement : la majorité des académies estimant que les différentes voies de signalement existantes (ex : Valerep) ne donnent qu’une vision « très incomplète de la réalité des atteintes au principe de laïcité en milieu scolaire »2.

Afin de mieux cerner l’ampleur des tensions identitaires et des refus d’activités pédagogiques que ces revendications religieuses provoquent en milieu scolaire, la Licra et sa revue Le DDVont commandé à l’Ifop une enquête visant à évaluer dans quelle mesure les lycéens sont confrontés dans leur scolarité à ces entorses au principe de neutralité religieuse. Pour cela, l’Ifop a un mis en place un dispositif d’étude reposant sur un échantillon représentatif d’un millier de lycéens qui permet, entre autres, d’évaluer le rôle que peuvent jouer sur le sujet certains contextes sociaux ou scolaires comme le fait d’être dans une banlieue « pauvre » ou un lycée classé « prioritaire » (selon l’OZP).

Au regard de cette étude, force est de constater que les manifestations identitaro-religieuses qui affectent la vie scolaire sont loin d’être un phénomène marginal : plus de la moitié des élèves inscrits dans le second cycle du second degré y ont déjà été exposés au moins une fois et leur exposition à ces problèmes est encore plus massive dans les établissements marqués du sceau de la relégation sociale ou scolaire. Ces jeunes, et tout particulièrement les lycéens musulmans et/ou scolarisés dans les lycées classés « prioritaires », se distinguent aussi par un fort attachement au « respect » des religions et donc par une forte réticence à toute forme d’irrévérence envers les dogmes et personnages religieux.

Les dix chiffres clés de l’enquête

  • Plus d’un lycéen sur deux (55 %) a déjà été confronté à une forme d’expression du fait religieux en milieu scolaire, les plus répandues étant les demandes de menus « confessionnels » (47 %), les refus d’activités pédagogiques des jeunes filles au nom de leur religion (31 % pour des cours de natation et 26 % pour des cours d’EPS) mais aussi un rejet des références religieuses de certaines activités pédagogiques (24 % de refus d’entrer dans un édifice religieux) ou moments de vie scolaire (27 % de contestations des repas de Noël).
  • D’autres expressions des identités religieuses illustrent une forme de « séparatisme » d’une partie des élèves ou, du moins, une volonté d’entre-soi durant certains moments de vie scolaire. En effet, 16 % des lycéens du public ont déjà constaté l’organisation à la cantine de tables en fonction de la religion(33 % dans les lycées classés « prioritaires »), 15 % des WC séparés en fonction de leur religion (30 % en milieu « prioritaire ») et 13 % l’institution de robinets réservés aux élèves en fonction de confession (32 % en milieu « prioritaire »).
  • De manière générale, les lycées situés dans des banlieues sensibles semblent particulièrement exposés à ces formes d’expression du « religieux » : 63 % des lycéens inscrits dans un établissement classé « prioritaire » en ont déjà observé au cours de leur scolarité. Et la différence d’exposition avec les autres établissements est souvent significative, par exemple pour les refus de donner la main à un(e) camarade, rapportés par 46 % des lycéens en milieu « prioritaire » contre seulement 15 % dans les autres établissements.
  • Près d’un lycéen sur deux du secteur public (48 %) rapporte avoir aussi déjà observé des élèves contester le contenu même des enseignements au nom de leurs convictions religieuses. Et il n’y a pas vraiment de cours qui soient beaucoup plus affectés que les autres : environ trois lycéens sur dix en ont déjà constaté lors d’un cours d’EMC (34 %) ou évoquant la laïcité (30 %), lors de cours sur des questions liées à la mixité (32 %) ou consacré à l’égalité filles-garçons (31 %) ou encore lors de cours d’éducation physique et sportive (29 %).
  • Là-aussi, ces tendances nationales affectent plus lourdement les espaces de relégation sociale et scolaire. Ainsi, les élèves inscrits dans un établissement classé « prioritaire » (selon l’OZP) sont beaucoup plus nombreux (74 %) que les autres (44 %) à avoir déjà observé au moins une forme de contestation d’un cours. Cette surexposition se retrouve notamment dans la contestation des cours portant sur la mixité filles-garçons (rapportés par 51 % des élèves en milieu « prioritaire) ou les cours d’éducation sexuelle (58 % en milieu « prioritaire »).
  • Dans leur ensemble, ces différentes formes de contestation des cours au nom de la religion ne sont soutenues que par une minorité de lycéens : seuls 21 % des lycéens ont déjà partagé personnellement le fond de ces revendications identitaires. Cependant, certaines fractions de la population lycéenne partagent beaucoup le point de vue des élèves à l’origine de ces contestations, au premier rang desquels les élèves musulmans (49 %), ceux appartenant à une minorité ethnique3(49 %) ou inscrits dans un établissement classé « prioritaire » (53 %).
  • De même, si les différentes formes d’expression du religieux pouvant affecter la vie scolaire ne sont soutenues que par un lycéen sur quatre (26 %), elles le sont dans des proportions beaucoup plus fortes par les élèves musulmans (40 %), « non blancs » (49 %) ou inscrits dans un lycée « prioritaire » (53 %). Ces revendications semblent bien le produit d’une demande sociale qui s’exprime partout mais particulièrement dans les quartiers socialement défavorisés caractérisés par une faible mixité sociale et culturelle.
  • Le soutien de ces élèves à ces expressions de religiosité en milieu scolaire tient sans doute beaucoup au « respect » qu’ils accordent aux religions. L’idée selon laquelle « les règles édictées par leur religion sont plus importantes que les lois de la République » est par exemple beaucoup plus partagée par les lycéens (43 %) que les adultes (20 %) : les élèves musulmans se distinguant eux-mêmes des autres élèves par un niveau d’adhésion massif à cette idée (65 %).
  • Ce clivage entre jeunes et moins jeunes d’une part, et entre les jeunes musulmans et le reste de la jeunesse d’autre part, se retrouve dans le soutien plus fort que les lycéens (39 %, contre 18 % des Français ayant une religion) apportent à l’idée selon laquelle leur « religion est la seule vraie religion, sachant que, là aussi, les élèves musulmans se distinguent en partageant très largement ce point de vue (65 %, contre seulement 27 % des catholiques).
  • Enfin, la question du droit à la critique des religions à l’école met encore plus en exergue le fossé existant entre les élèves musulmans et les autres sur ces sujets. En effet, alors que la majorité des lycéens (61 %) soutiennent le droit des enseignants à « montrer (…) des caricatures se moquant des religions afin d’illustrer les formes de liberté d’expression », ce n’est le cas que de 19 % des musulmans. La plupart (81 %) désapprouvent ce genre de pratique, au point qu’un sur quatre (25 %) ne « condamne pas totalement » l’assassin de Samuel Paty.

L’analyse complète de l’enquête

La gestion des atteintes à la laïcité à l’école depuis 1989 : un nécessaire rappel historique…


C’est en 1989, avec « l’affaire des foulards » de Creil, que la question de l’expression des religions dans l’espace scolaire s’est invitée pour la première fois dans les débats politiques. La manière dont elle est temporairement résolue par le ministre de l’époque, Lionel Jospin, n’est pas très glorieuse pour un pouvoir laïque et républicain : le recours discret à une autorité politique et religieuse étrangère, le roi du Maroc, pour faire pression sur les parents des collégiennes voilées. En 1994, son successeur, François Bayrou, prend davantage ses responsabilités en enjoignant par circulaire d’exclure les élèves qui refuseraient d’ôter leur voile. Mais cette circulaire repose sur une base juridique si faible, rappelée peu après par le Conseil d’État, qu’environ la moitié des exclusions est invalidée par les tribunaux administratifs, au grand dam des chefs d’établissement, ainsi déjugés et placés devant la difficulté d’apporter, au cas par cas, la preuve d’un comportement prosélyte ou d’un trouble à l’ordre public.

Jusqu’au vote en 2004 de la loi interdisant aux élèves de porter un signe ou une tenue exprimant de manière ostentatoire leur conviction religieuse, la question de l’affichage vestimentaire d’une religion à l’école a focalisé l’attention du public ; sans doute au détriment d’autres signes, tout aussi préoccupants, de la montée de l’influence de courants religieux intégristes chez une partie des élèves. En 2002, un ouvrage d’un collectif de professeur4 puis, deux ans plus tard, un rapport de l’Inspection générale de l’Éducation nationale5 montrent que « la question du voile » est sans doute l’arbre cachant la forêt d’atteintes bien plus variées, au nom de la religion, à l’enseignement de certaines disciplines et aux règles de la vie scolaire.

Parmi elles, la montée d’un nouvel antisémitisme qui, dès les années 1990, pousse une partie des familles juives à changer d’établissement ou à quitter l’enseignement public, parfois à déménager voire à quitter la France6. Ces alertes ont été largement ignorées par les autorités et même parfois dénigrées au nom de leur « absence de scientificité » ou encore de leur « caractère anecdotique ». Jusqu’aux attentats de janvier 2015 où l’opinion découvre que, dans plusieurs centaines d’établissements, les moments de recueillement ont été troublés par des élèves justifiant l’action ou prenant le parti des assassins. Le rapport de l’Inspection générale, qui relatait des faits semblables après les attentats de New York, Washington et Madrid, est alors exhumé par le Premier ministre Manuel Valls déclarant que rien ne semblait avoir changé depuis cette alerte.

En 2017, le dispositif de signalement des atteintes à la laïcité annoncé par Jean-Michel Blanquer dès son arrivée rue de Grenelle permet de valider cette variété des incidents, mais aussi de découvrir leur étendue sur le territoire, leur pénétration dans le primaire et la diversité de leurs auteurs : élèves, parents et désormais personnels ; mais pas de mesurer précisément leur ampleur, car beaucoup d’enseignants ne signalent pas les faits qu’ils pensent avoir traité avec pertinence ou n’en signalent pas d’autres qu’ils n’ont pas su gérer ; enfin, il n’est pas besoin d’incidents pour que la laïcité soit malmenée : l’enquête de l’Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès (décembre 2020) révèle en effet que beaucoup d’enseignants s’autocensurent préventivement, simplement « par crainte d’incidents avec certains élèves ». L’importance de la présente enquête Ifop/LICRA auprès des lycéens est donc de donner enfin une mesure objective, chiffrée, de l’ampleur des principales formes d’atteintes à la laïcité.

1. Des atteintes au principe de laïcité particulièrement répandues, notamment dans les banlieues populaires

Au regard des résultats de cette étude, les incidents relevés dans le rapport de l’Inspection générale de 2004 et récemment actualisés dans un essai paru en 2020 7 sont loin d’être « anecdotiques ». Au contraire, ils concernent une proportion importante de la population lycéenne, voire très majoritaire en éducation prioritaire.

D’autres expressions des identités religieuses illustrent chez une partie des élèves une volonté de vie scolaire séparée. En effet, 16 % des lycéens du public ont déjà constaté l’organisation à la cantine de tables en fonction de la religion (33 % dans les lycées classés « prioritaires »), 15 % des WC séparés en fonction de leur religion (30 % en milieu « prioritaire ») et 13 % l’institution de robinets réservés aux élèves en fonction de la confession (32 % en milieu « prioritaire »).

De manière générale, les lycées situés dans des banlieues sensibles semblent particulièrement exposés à ces formes d’expression du « religieux » : 63 % des lycéens inscrits dans un établissement classé « prioritaire » en ont déjà observé au cours de leur scolarité. Et la différence d’exposition avec les autres établissements est souvent significative, par exemple pour les refus de donner la main à un(e) camarade, rapportés par 46 % des lycéens en milieu « prioritaire » contre seulement 15 % dans les autres établissements.

LA CONFRONTATION À DES FORMES D’EXPRESSION DU « RELIGIEUX »

Réponses en fonction du classement du lycée en établissement « prioritaire »

2. Une « poussée du religieux » qui s’immisce jusque dans le contenu des cours

Si ces formes d’expression religieuse peuvent affecter les divers aspects de la vie scolaire, cette « poussée du religieux » (Iannis Roder) se traduit aussi par une remise en cause du contenu même des enseignements.

Ainsi, près d’un lycéen sur deux du secteur public (48 %) rapporte avoir déjà observé au cours de sa scolarité des contenus d’enseignement contestés au nom de convictions religieuses. Et il n’y a pas vraiment de cours qui soient beaucoup plus affectés que les autres : environ trois lycéens sur dix en ont déjà constaté lors d’un cours d’EMC (34 %) ou évoquant la laïcité (30 %), lors de cours sur des questions liées à la mixité (32 %) ou consacré à l’égalité filles-garçons (31 %) ou encore lors de cours d’éducation physique et sportive (29 %). De plus, la même proportion d’élèves du public en a déjà vu dans des cours d’histoire-géographie (30 %) ou de SVT (29 %). Seuls les cours d’éducation artistique (22 %) semblent faire un peu moins l’objet d’altercations au nom de la religion.

Mais au-delà des tendances concernant l’ensemble du territoire métropolitain, il est très important de relever que ces problèmes affectent particulièrement certains espaces de relégation sociale et scolaire. Ainsi, les élèves inscrits dans un établissement classé « prioritaire » (selon l’OZP) sont beaucoup plus nombreux (74 %) que les autres (44 %) à avoir déjà observé au moins une forme de contestation d’un cours.

Dans leur ensemble, ces différentes formes de contestation des cours au nom de la religion ne sont soutenues que par une minorité de lycéens : seuls 21 % des lycéens ont déjà soutenu au moins fois une de ces revendications identitaires. Cependant, certaines fractions de la population lycéenne partagent fortement le point de vue des élèves à l’origine de ces contestations, au premier rang desquels les élèves musulmans (49 %), appartenant à une minorité ethnique (49 %) ou inscrits dans un établissement classé « prioritaire » (53 %).

3. « Touche pas à mon Dieu » … Des lycéens beaucoup plus orthodoxes que leurs aînés dans leur rapport à la religion

Le soutien de ces élèves à ces expressions de religiosité en milieu scolaire tient sans doute beaucoup à la conception particulière qu’ils ont des religions. L’analyse du rapport des lycéens à la religion dans la société en général et à l’école en particulier met ainsi en lumière un double clivage : celui entre les jeunes et le reste des Français d’une part, celui entre les jeunes musulmans et le reste de la jeunesse d’autre part.

LA PERCEPTION DE LA SUPÉRIORITÉ DE SA RELIGION PAR RAPPORT AUX LOIS DE LA RÉPUBLIQUE ET AUX AUTRES CULTES RELIGIEUX

Interrogés sur leur rapport à la religion, les lycéens s’avèrent ainsi deux fois plus nombreux (40 %) que l’ensemble des Français (23 %) à estimer que « les règles édictées par leur religion sont plus importantes que les lois de la République », sachant que leur position sur le sujet est « tirée vers le haut » par les réponses des musulmans qui y adhèrent, eux, très majoritairement (à 65 %). Cette position particulière des musulmans sur ces questions tient sans doute au rapport beaucoup plus orthodoxe qu’ils entretiennent avec la religion, les jeunes musulmans se distinguant par leur capacité accrue à se conformer aux injonctions de la religion à laquelle ils sont rattachés culturellement.

Mais cette orthopraxie est loin d’être une spécificité des musulmans : une forte proportion d’élèves inscrits dans des lycées classés « prioritaires » (76 %), perçus comme « non blancs » (60 %) ou vivant dans des banlieues populaires (55 %) partagent également majoritairement leur point de vue sur la hiérarchie entre les normes civiles et religieuses. D’après Olivier Galland, il faut peut-être y voir le fruit d’un « phénomène d’acculturation leur faisant rejoindre les opinions de leurs camarades musulmans lorsque ceux-ci sont très représentés dans l’espace scolaire ».

Ce hiatus entre les lycéens et le reste de la population se retrouve dans le soutien plus fort qu’ils apportent à l’idée que leur « religion est la seule vraie religion » : 39 % des lycéens partagent cette idée, contre à peine 18 % des adultes ayant une confession. Et, là aussi, les élèves musulmans se distinguent en partageant ce point de vue dans une proportion beaucoup plus forte (65 %) que les catholiques (27 %).

4. Une critique des religions dans l’espace scolaire qui ne passe pas chez les élèves musulmans

Dans cette jeunesse populaire très attachée aux préceptes religieux et à la notion de « respect », on observe aussi une moindre acceptation des formes d’irrévérence envers les dogmes religieux au point de se traduire par une condamnation moins ferme des violences.

De manière générale, le choix – adopté par Samuel Paty – de présenter des dessins se moquant des religions est moins soutenu par les lycéens (61 %) que par l’ensemble des Français (73 %). Mais cette question du droit à la critique des religions dans l’enceinte scolaire met surtout en exergue le fossé existant sur ce plan entre les musulmans et le reste de cette jeunesse scolarisée dans le second degré. En effet, alors que la plupart des lycéens jugent majoritairement « justifié que les enseignants puissent montrer à leurs élèves (…) des caricatures se moquant des religions afin d’illustrer les formes de liberté d’expression », ce n’est pas le cas des jeunes musulmans qui s’y opposent massivement (à 81 %).

De même, si la très grande majorité des lycéens « condamne totalement » (à 87 %) l’assassinat de Samuel Paty, la désapprobation radicale de ce meurtre fait moins l’unanimité chez les élèves musulmans : 9 % d’entre eux « condamnent l’assassin mais partagent certaines de ses motivations », 9 % se disent indifférents à son égard et 4 % « ne le condamnent pas ». Au total, un quart des élèves musulmans n’expriment donc pas une condamnation totale de l’assassin de Samuel Paty, soit deux fois plus (25 %) que ce que l’on observe en moyenne chez l’ensemble des lycéens (13 %). Mais cette indifférence à l’égard du meurtre du professeur tient aussi beaucoup au contexte scolaire dans lequel les élèves étudient : les lycéens ne condamnant pas son assassinat (8 % en moyenne) étant particulièrement surreprésentés en milieu d’éducation prioritaire (21 %) et chez les élèves ayant le sentiment d’être dans un « mauvais lycée » (31 %).

François Kraus, directeur du pôle « Politique / Actualités » de l’Ifop


Le point de vue de Jean-Pierre Obin, inspecteur général honoraire de l’Éducation nationale, membre du bureau exécutif de la Licra

La récente série d’enquêtes réalisées par l’Ifop auprès des Français, des enseignants et des lycéens (2018-2019-2020-2021), fait apparaître deux clivages qui ne peuvent laisser indifférents le pouvoir politique…

Le premier s’observe entre les jeunes et leurs aînés, notamment sur l’attitude vis-à-vis des religions et sur la conception de la laïcité. Premier paradoxe, alors qu’en France la sécularisation ne cesse de progresser, se fait jour chez les jeunes une conception de la laïcité mettant en avant un « respect » sans vraiment de nuance des religions, laissant de côté la garantie fondamentale instituée par cette loi : celle de la liberté de conscience. Autrement dit, la double obligation faite à l’État, d’une part, d’assurer la libre critique des religions et, de l’autre, de s’opposer aux pressions communautaristes qui visent à enfermer les individus dans leur origine. L’autre paradoxe est que c’est avec la montée de l’individualisme – et donc au nom d’une conception radicale de la liberté individuelle et de la lutte contre toute forme de discrimination – que se développe une neutralité, voire une complaisance pour des idéologies religieuses qui promeuvent la supériorité de la loi de Dieu sur les principes républicains, et par conséquent l’absence de liberté pour les individus ou d’égalité entre femmes et hommes. Le défi posé à l’institution scolaire réside donc dans sa capacité à enseigner et à développer en son sein une conception émancipatrice du principe de laïcité, celle inscrite dans les deux premiers articles de la loi de 1905 ; et de combattre à la fois la conception erronée qui se développe chez les lycéens d’une simple neutralité de l’État par rapport aux religions, et le sentiment exprimé par la grande majorité des élèves musulmans d’une laïcité antireligieuse et spécifiquement antimusulmane. Comment faire, sinon par un effort conséquent et prolongé de formation des enseignants et par une reprise en main de cadres parfois davantage préoccupés d’éviter les conflits qu’enclins à défendre les principes républicains ?

Un second clivage apparaît entre les lycéens. Il concerne les opinions de ces élèves sur la place et l’importance que devraient prendre la religion et ses dogmes dans l’enseignement et la vie scolaire. Ces opinions et les comportements qu’elles induisent, distinguent nettement les lycéens musulmans de leurs condisciples sans religion ou d’autres confessions et semblent parfois justifier le terme de « séparatisme » utilisé par le gouvernement. Cette porosité au fondamentalisme religieux s’explique-t-elle, comme le pensent certains à gauche, par la situation sociale faite aux musulmans et les discriminations dont ils seraient victimes ? Pourtant Anne Muxel et Olivier Galland n’observent aucune corrélation entre l’origine sociale des lycéens musulmans et leur éventuelle radicalisation religieuse1. Mais Hugo Micheron note de son côté un lien entre l’endoctrinement de certains jeunes musulmans et l’autarcie culturelle et politico-religieuse de leur quartier, allant jusqu’à parler « d’enclaves islamistes »2. C’est donc moins la classique « question sociale » que la question de la mixité sociale, ethnique et religieuse, dans les quartiers urbains comme dans le système scolaire, qui devrait interroger les hommes politiques soucieux de défendre la laïcité. Les politiques sociales redistributives menées pendant des décennies (politique de la ville, éducation prioritaire) ont-elles permis de favoriser cette mixité ? Et ont-elles même vraiment visé à la préserver ? N’ont-elles pas eu des effets parfois contreproductifs dans ce domaine ? Pour n’en donner qu’un exemple : quel intérêt un principal de collège peut-il trouver à retenir ou faire revenir des familles de classe moyenne alors que la paupérisation de son établissement lui vaut mécaniquement davantage de moyens ? Peut-on à la fois stigmatiser le séparatisme politico-religieux – réel – des uns et laisser se développer – par le financement de l’enseignement privé et les dérogations à la carte scolaire – l’entre-soi social, ethnique et religieux des autres ? Il est des incohérences qui méritent peut-être, à l’occasion notamment de l’échéance présidentielle, d’être interrogées.


Étude Ifop pour le DDV (Le Droit de Vivre) et la Licra réalisée par questionnaire auto-administré en ligne 15 au 20 janvier 2021 auprès d’un échantillon de 1 006 personnes, représentatif de la population lycéenne âgée de 15 ans et plus. 

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