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À la guerre comme à la guerre. Le regard d’Armel Job comme toujours vif, analytique et affûté sur notre société et les aspérités de notre temps

par Armel Job

Dans cette nouvelle chronique mensuelle au titre explicite, « À la guerre comme à la guerre« , Armel Job s’interroge , nous interroge, sur le sens profond de la guerre.
Question inutile ? Pas le moins du monde, quand les évidences existentielles, les truismes les plus banals, le sens de la vie, la mort, la santé, faire société, le sens de l’état, l’idée même de démocratie, la souveraineté, nos valeurs, fracassent l’émollient confort qui nous engobe et que nous croyions sécure. Las… !
P-A L


S’il y a bien une entreprise humaine qui sur le fond n’évolue pas depuis la nuit des temps, c’est la guerre. Au bout d’une expérience millénaire des conflits entre peuples, dont les excès n’ont cessé de s’accroître, on voudrait croire que les humains ont ouvert les yeux sur les mécanismes par lesquels on croit pouvoir justifier la pire des folies. L’actuelle guerre en Ukraine nous montre qu’il n’en est rien.

Il n’est pas question de contester la manifeste agression des Russes contre l’Ukraine, mais de nous interroger sur les idées qui président à la réplique qui lui est opposée. Les Ukrainiens ont décidé de susciter une guerre patriotique avec une mobilisation immédiate de tous les hommes en âge de porter les armes. Le conflit n’a pas été confié à des soldats entraînés, comme on peut le voir dans la plupart des opérations militaires dans le monde et en l’occurrence dans le camp des agresseurs. C’est un peuple entier qui s’est courageusement soulevé. Par leur élan intrépide, les Ukrainiens ont ainsi offert à tous une image héroïque d’un autre temps, qui devait forcer le respect et l’admiration.  

Comment, dès lors, les Occidentaux auraient-ils pu leur refuser le soutien moral et matériel qu’ils ont aussitôt demandé ?  En leur fournissant massivement leur appui, les Occidentaux ont tacitement approuvé la stratégie adoptée par l’Ukraine. Il s’agit de remporter la victoire sur le terrain contre les Russes, ce qui sans doute ne peut s’envisager qu’au terme d’une guerre coûteuse et longue de plusieurs années, comme le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, l’a lui-même affirmé.

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Couple ukrainien se disant au revoir sur la quai de la gare à Lviv le 8 mars, avant que le jeune homme ne rejoigne la ligne de front . Photo Natalie Keyssar pour TIME

On voit donc que la représentation du courage guerrier véhiculée à travers les siècles par les mythes et les épopées reste un puissant levier dans l’imaginaire des peuples en faveur d’une certaine gestion des conflits.  La mâle attitude des combattants est renforcée par la noblesse de la cause qu’il s’agit de défendre. Les Ukrainiens se posent en fer de lance des libertés et de la démocratie, ils revendiquent une adhésion à l’Union européenne qui, sans la guerre, aurait paru hors de propos, du fait précisément des insuffisances du pays en ces matières. C’est bien le paradoxe déjà relevé par Vassili Grossman : les guerres se font toujours au nom d’un bien supérieur, qu’on soit agressé ou agresseur. M. Poutine, de son côté, n’affirme-t-il pas cyniquement qu’il combat contre le mal ?

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Ainsi idéalisée par l’héroïsme et la générosité, la guerre réussit à estomper dans les esprits les horreurs qui y sont attachées. En effet, comme Hanna Arendt l’a justement noté à propos d’Eichmann, l’ampleur des méfaits anesthésie l’imagination.  Qu’un innocent civil de soixante-trois ans ait été abattu en pleine rue par un soldat russe émeut la planète entière, qui y voit à juste titre un crime de guerre. L’image de cet homme s’effondrant sur le sol frappe les esprits. Mais, quand on nous informe qu’environ deux cents soldats ukrainiens meurent chaque jour et que les Russes ont déjà perdu vingt-cinq à trente mille hommes, nous ne pouvons nous le représenter. Cela cesse d’être une boucherie pour devenir de la statistique.

Si la guerre se prolonge, comme il est probable, elle basculera bientôt dans la banalisation de l’information. Nous secouerons la tête en entendant les nouvelles, car nous ne pouvons éternellement supporter d’être accablés par des atrocités auxquelles nous ne pouvons rien. Déjà, beaucoup de familles généreuses qui ont accueilli des réfugiés ukrainiens commencent à trouver long le temps de leur séjour.  Le soufflé de la solidarité inconditionnelle est en train de retomber.

Faut-il vraiment encourager les Ukrainiens à vouloir à tout prix une victoire militaire en leur fournissant massivement des armes ?  Machiavel lui-même affirme que le succès n’est pas le critère d’une bonne action politique. L’action louable consiste, non pas à l’emporter, mais à faire le mieux souhaitable selon les circonstances. Pierre Mendès-France n’a-t-il pas eu raison de considérer que la guerre d’Indochine avait assez coûté et qu’il fallait traiter avec le Viet-Minh ? De Gaulle, applaudi par les partisans de l’Algérie française, a-t-il trahi en mettant un terme à la guerre ? Il y a toujours un moment où l’on doit se demander si le jeu en vaut la chandelle. Et la chandelle en question, ce sont des vies humaines.

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