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La Laitière de Vermeer au crible des techniques modernes d’imagerie

par Pierre-Alain Lévy

Nul doute, la Laitière de Vermeer est une des oeuvres les plus emblématiques de la peinture hollandaise, qui plus est elle est de celles qui ont su franchir les murailles invisibles qui séparent le grand public du regard des spécialistes et des experts, et ce n’est pas un hasard si la publicité a su utiliser cette oeuvre comme vecteur de communication. Qui ne dira jamais à cet égard la puissance de l’image en notre époque mondialisée et médiatisée. Quant à Johannes Vermeer, si le ô combien fameux aujourd’hui Vermeer de Delft (1632-1675) est auteur de peintures qui désormais font nos délices, sa mémoire et son oeuvre avaient après sa mort progressivement sombré dans l’oubli.

C’est en effet grâce au regard, à la ténacité, à la curiosité d’un critique d’art français William Bürger (1807-1869) (de son vrai nom Étienne-Joseph-Théophile Thoré), que l’oeuvre de Vermeer sortit des limbes où elle avait été bizarrement été plongée. A cet égard « le petit pan de mur jaune » dont parlait dans un de ses livres un certain Marcel Proust servit d’accélérateur à la reconnaissance du peintre.

Grande exposition Vermeer en 2023 au Rijksmuseum

Avec au moins 27 des quelque 35 tableaux de Vermeer prêtés par les musées les plus prestigieux du monde, l’exposition Vermeer du Rijksmuseum qui se tiendra à partir du mois de février 2023 sera la plus grande exposition Vermeer jamais organisée. Dans un geste extraordinaire, la Frick Collection de New York prêtera ses trois tableaux de Vermeer, montrés ensemble en dehors de New York pour la première fois depuis leur acquisition il y a plus d’un siècle. Parmi les autres points forts de l’exposition figurent La jeune fille à la perle (Mauritshuis, La Haye), Le géographe (Städel Museum, Francfort-sur-le-Main), La dame écrivant une lettre avec sa servante (National Gallery of Ireland, Dublin) et La femme tenant une balance (National Gallery of Art, Washington DC).
Pour les plus curieux d’entre vous ( la curiosité est une qualité), vous pourrez compléter votre connaissance des peintures de Vermeer en allant admirer au Louvre à Paris, La Dentelière ou l’Astronome.

La laitière de Vermeer exposition au Rijksmuseum à Amsterdam
Image de réflectance infrarouge à courte longueur d’onde fausse couleur)
Photo Rijksmuseum

En prévision de l’exposition Vermeer, une équipe de conservateurs, de restaurateurs et de scientifiques du Rijksmuseum a collaboré étroitement avec des collègues du Mauritshuis de La Haye pour mener des recherches sur les tableaux de Vermeer, dont La laitière. Les techniques utilisées pour cette enquête comprennent les technologies avancées de balayage Macro-XRF ( spectrométrie de fluorescence des rayons X) et de radiologie qui ont récemment fait partie de l’opération Night Watch, le grand projet consacré à la recherche et à la restauration de La Ronde de nuit de Rembrandt

Olécio partenaire de Wukali

Il ne fait pas de doute que La Iaitière de Vermeer est l’une des peintures de genre les plus célèbres de l’histoire de l’art des Pays-Bas. Elle a fait l’objet d’intenses recherches d’imagerie. En outre, il s’agit de la quatrième ou cinquième peinture de genre de Vermeer. Nous y voyons une jeune femme, une servante, toute de retenue, se concentrer pour verser du lait dans un bol en faïence. Sa tâche est certes banale, mais elle est évidemment importante dans tous les foyers car il s’agit d’une tâche du quotidien relative à la manière de se nourrir, nos structuralistes en frétilleraient d’aise! Cette pièce d’une grande simplicité où l’on prépare à manger, avec sa fenêtre cassée discrète et le mur vide et irrégulier sur lequel dépassent deux clous, fait en sorte que l’espace ne détourne pas inutilement l’attention de la domestique placée au centre. Faut-il souligner qu’un serviteur comme motif principal d’un tableau est extrêmement rare dans la peinture du XVIIe siècle.

Que voit-on dans cette peinture

L’espace austère, soigneusement construit pour Vermeer, dégage une certaine intimité, et le peintre a délibérément utilisé la lumière incidente provenant de la gauche. La clarté de la lumière et le fort contraste entre le clair et le foncé donnent à la laitière un effet volumétrique évident, renforçant sa présence en tant que personnage principal. Vermeer souligne subtilement le versement du lait en dirigeant la lumière incidente sur la main qui verse le lait, alors que la main elle-même est entourée d’ombres sombres. L’ouverture de la cruche et le lait captent également un peu de la lumière qui vient de la fenêtre.

À droite, derrière la femme de chambre, un petit poêle est posé sur le sol. Et il est là pour une raison : tout a une fonction dans un tableau du XVIIe siècle. Au début, il y avait un panier à linge, tandis que dans une phase antérieure de la peinture, quelque chose était également accroché au mur. Vermeer a cependant repeint tout cela, comme l’ont montré les rayons X et les recherches en lumière infrarouge. Le poêle a une signification. Pour ceux qui ne le savent pas, un poêle est une boîte en bois avec des trous dans le haut, un ustensile pratique pour chauffer les pieds. Cela se faisait à l’aide d’un petit bol de charbon de bois incandescent, qui pouvait être placé dans la boîte. Normalement, dans de nombreuses gravures ou peintures, cet objet est censé faire référence à un désir fervent d’amour et de fidélité. Derrière le poêle, la rangée de carreaux bleus de Delft qui longe la plinthe du sol représente plusieurs figures de Cupidon. Il s’agit là aussi d’une référence à l’amour passionnel.

Dans le tableau de Vermeer, le poêle et les carreaux n’ont pas un sens romantique mais un sens plus généreux de l’amour. Ensemble, ils indiquent qu’il faut beaucoup de soins humains pour préparer de la nourriture pour d’autres personnes de manière responsable et savoureuse. De manière sophistiquée, l’artiste donne ainsi presque discrètement à la laitière le statut de véritable héroïne ! Cette stature héroïque est d’autant plus évidente que l’on sait que Vermeer s’est inspiré, pour la posture de sa laitière, d’une peinture d’histoire du peintre italien Domenico Fiasella, datant de 1645, La reine Artemisia. Ce tableau représente une femme célèbre de l’histoire gréco-persane et dotée d’une autorité morale, verser de l’eau dans une cruche. Elle le fait dans une pose similaire à celle de notre laitière. La dignité sereine et l’expression du visage de la laitière de Vermeer versant du lait ont en effet quelque chose de royal à y regarder de plus près ! C’est probablement l’une des raisons, outre le caractère unique du motif, pour lesquelles ce tableau est depuis si longtemps l’une des principales attractions du Rijksmuseum.

L’apport des technologies modernes d’imagerie au service de la connaissance des oeuvres

Ces technologies de pointe ont révélé ce qui est clairement une sous-peinture sur La Laitière. Cette découverte jette une lumière entièrement nouvelle sur les méthodes de Vermeer. L’hypothèse générale était que l’artiste produisait sa petite œuvre très lentement, et travaillait toujours avec une extrême précision. Cette opinion est aujourd’hui révisée. Une ligne épaisse de peinture noire appliquée à la hâte est visible sous le bras gauche de la laitière. Cette esquisse montre clairement que Vermeer a d’abord peint rapidement la scène dans des tons clairs et foncés avant de développer les détails.

La laitière de Vermeer exposition au Rijksmuseum à Amsterdam
La Laitière examinée au scanner Macro-XRPD.
Photo Rijksmuseum

Une esquisse préliminaire similaire à la peinture noire est visible sur le mur derrière la tête de la jeune femme. En comparant les résultats obtenus à l’aide des dernières techniques de recherche, il apparaît clairement que Vermeer a utilisé la peinture noire pour dessiner un porte-pichet et plusieurs pichets, mais qu’il ne les a pas développés davantage. Le porte-pichet, une planche de bois munie d’ergots, était utilisé dans les cuisines du XVIIe siècle pour suspendre plusieurs pichets en céramique par l’anse. Un garde-manger de la maison de Vermeer contenait un objet similaire, et une version miniature d’un tel porte-pichet se trouve ailleurs au Rijksmuseum, dans la maison de poupées de Petronella Oortman (vers 1690).

Les recherches récentes ont permis d’obtenir des images beaucoup plus détaillées qu’auparavant. Elles ont permis aux scientifiques d’identifier le panier découvert précédemment, en bas à droite de la peinture, comme étant un « panier à feu« . Tissé à partir de tiges de saule, ce type de panier était un article ménager courant pour les jeunes familles. Un bol à feu contenant des charbons ardents était placé dans le panier pour garder les nouveaux-nés au chaud et pour sécher les couches. Des documents d’archives du XVIIème siècle, dont l’inventaire de la succession de Vermeer, révèlent qu’un tel objet se trouvait dans sa maison, où vivait sa grande famille. Dans le tableau, Vermeer a ensuite recouvert le brasero avec le poêle à pied, les carreaux de faïence de Delft et le sol.

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