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Les mentalités, des obstacles aux mutations sociales

par Georges Roques

Les réformes, de quelque ordre qu’elles soient, sont confrontées aux réactions de l’opinion publique. Les mentalités, comme l’a si bien montré Fernand Braudel, sont bien des « prisons de longue durée », souvent  obstacles aux mutations sociales. L’aménagement du territoire est une de celles qui touchent le plus les habitants de tout âge et de toute condition.

 La réforme  de 2016 se met difficilement en place. Le contexte, celui de la crise des années 2020, s’avère particulièrement compliqué.

 Il faut aller chercher bien loin dans le temps  les raisons des attitudes des habitants. Râler, pester, c’est la réputation attribuée aux Français. Pour ces rouspéteurs (roumegaïres du sud), tout ce qui touche à leur cadre de vie est sensible.

Le territoire national, c’est une très longue histoire. Dans un vieux pays comme la France, le  palimpseste est remarquable. Les hommes y inscrivent toutes leurs vies. La marque médiévale de la clairière est encore prégnante. Cette construction va du territoire national aux provinces, puis aux paroisses. Dans tous ces cas, le processus d’appropriation est semblable et reproductible.

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Pour tout groupe social, quelle que soit la période, sa taille et son organisation sociale, il faut conquérir son espace vital, le limiter, l’organiser et le défendre. En termes d’analyse systémique, ce sont des invariants, éléments insensibles au temps qui passe. Le concept de limite, de frontière est premier. Après avoir borné, il faut très vite organiser. Protéger un territoire demande des hommes et des réseaux. Au départ, il s’agit surtout des chemins d’exploitation qui permettent les déplacements indispensables des activités humaines. Très vite, c’est le concept de pouvoir, de domination qui se met en œuvre. Les moyens d’y satisfaire, ce sont les impôts. La toile d’araignée des chemins, le maillage des relais d’étape et des routes permet à la fois de collecter l’impôt, et de faire circuler les troupes. Le meilleur exemple, sans remonter aux voies romaines les plus connues, ce sont les routes de l’intendant de l’époque moderne. Dès ce moment émerge un autre concept très prégnant, celui de centre et de périphéries. Les espaces sont toujours dominés par un pôle central. Cette polarisation est très reproductible, de Paris aux capitales régionales, souvent de petits Paris. Ce rapport à la distance ressentie de l’éloignement ou de la proximité du pouvoir est essentiel dans la relation entre le peuple et les élus.

Tout cela renvoie à des postures différentes. Chaque fois que l’on parle d’espace, il faut imaginer que les perceptions des individus varient en fonction de leur posture sociale, mais aussi de leur culture, de leurs mentalités. C’est ce que l’on appelle la cognition spatiale, la faculté mentale à se représenter l’espace, à manipuler des informations spatiales.

La première référence, et elle reste très forte, c’est l’appartenance au lieu où l’on est né, celui où l’on a souvent laissé à la fois un attachement, sa maison et parfois sa famille. C’est le village, « Mon village, mon clocher aux maisons sages » de Charles Trenet. Là, il y a toujours le symbole du clocher, marqueur religieux que très peu d’édifices ont réussi à concurrencer, si ce ne sont les beffrois des villes du nord français. Les cathédrales sont les expressions suprêmes  de ce marquage religieux de l’espace social. Les flèches de la cathédrale de Chartres en sont une merveilleuse illustration Si les aménagements touchent à ces repères, ils ont du mal à être acceptés. Tous doivent  prendre en compte ces édifices et leur proximité. S’il le fallait, les difficultés qu’a rencontrées l’état pour réparer les dégâts énormes à Notre Dame de Paris, y compris dans les mentalités, suffiraient à illustrer ce propos. Il faut aussi aménager les réseaux pour que chacun puisse  partir puis revenir dans ses lieux familiers. Ce sont les chemins à l’époque où on part à pied. Puis viennent la diligence, le chemin de fer, les routes, autoroutes et liaisons aériennes. Il suffit de voir le désordre que créé la grève des contrôleurs de train à Noël 2022 pour voir combien le respect de ses valeurs est sensible.

On ajoutera, en continuité avec l’évocation des frontières nationales, et à un tout autre niveau, celles des limites des provinces. Sans oublier mais sans revenir aux frontières des grands empires historiques de l’Antiquité, de l’époque moderne, on voit que les états-nations prennent le dessus. Chez certains dirigeants politiques actuels, des réminiscences plus ou moins cachées de ce concept d’empire réapparaissent chez Poutine ou en Chine.

La planétarisation de la vie questionne ces changements, et l’attachement des peuples à leurs espaces historique peut être successivement une gêne, un refuge ou un support. Les habitudes, les héritages, les souvenirs très divers des uns et des autres conduisent à une vision de l’organisation de l’espace très complexe car elle est ancrée pour les individus dans leur mémoire et dans leur vécu

En 2016, de fortes résistances sont apparues à propos du nom à donner aux 13 nouvelles régions qui succédaient aux 22 précédentes. La réflexion des élus et des populations est partie dans tous les sens.

 Elle a fait émerger de vieilles querelles, souvent de clochers. Pour le géographe, il y a plusieurs types de région :       

Celles qui présentent une unité physique remarquable, que ce soit au plan du relief, ou celui du climat. Ces régions naturelles n’ont plus beaucoup de sens.

Les régions polarisées autour d’une ville importante (Lyon). 

Les  régions historiques ou culturelles, d’où viennent les principales difficultés

Il existe quelques régions historiques. Parmi elles, la Corse, évidemment.  La Bretagne aussi, bien que Nantes n’y soit pas. En Alsace, le sentiment identitaire est très fort. Tout comme pour la Lorraine et la Champagne-Ardenne, le poids démographique était jugé trop faible. Et on a inventé la région Grand est. 

Pour le nord du pays, la présence de Lille, grand ville frontalière, a pesé pour constituer un l’ensemble spatial du nord, qualifié joliment de Hauts de France. La Loire a permis de créer la région Pays de Loire. Ailleurs, là où il n’y a ni raison historique, ni ensemble naturel, ni grande ville, on a assemblé deux régions (Bourgogne-France Comté[R1] ). Les limites de la Nouvelle Aquitaine  sont une aberration. Certes, Aquitaine a du sens, mais de là à inclure le Limousin… Il en est de même pour l’Occitanie.

Dans aucune de ces nouvelles régions, sauf les régions historiques, on ne trouve de fort sentiment d’appartenance. Leurs habitants  gardent leur nom historique : Bretons, Auvergnats, Alsacien, Provençaux. 

Et pourtant, il faut bien partager en société les usages des espaces : se loger, s’éduquer, travailler, se soigner, se distraire.  En gros, y vivre et y mourir, à défaut d’y être né. 


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