So witty


Le 29 septembre 2014, à 63 ans, André Blanchard, galeriste d’art décédait. Un écrivain venait de disparaître, un écrivain et non un romancier, ce qui est une vraie nuance. De fait, André Blanchard a essentiellement écrit un journal, et quel journal ! Le reste sans changement est le sixième et dernier tome que viennent de publier les éditions Le Dilettante. Il couvre la période, 2012-printemps 2014. Hélas, non n’auront jamais l’automne.

Il est certain que André Blanchard n’a pas connu un grand succès de son vivant. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’il n’était pas un habitué des plateaux télévisuels ou des émissions radiophoniques ! Espérons que l’avenir lui réserve une place de choix auprès des auteurs comme les Goncourt ou son cher Léautaud qui sont bien plus célèbres pour leur journal que pour le reste de leur production littéraire, et pour cause…

Ceux qui n’avaient jamais lu André Blanchard se doivent d’aller chez leur libraire et débourser la modeste somme de 18 euros pour se plonger dans son univers. Et quel univers ! L’univers d’un homme aimant les livres et la littérature. Bien sûr, il a ses préférences : Proust, Balzac, Flaubert, Léautaud et tant d’autres. On croise aussi Barrés, Céline, Hugo, Sartre, etc. Mais on rencontre aussi, Fabrice Luchini, Jean-Paul Enthoven, Régis Debray ou encore Alain Minc.

André Blanchard s’insurge, vitupère, n’admet aucune approximation : ainsi il note dans un livre (on a même le numéro de la page) que Colette n’a pu rien dire à Proust en 1931 car celui-ci était mort depuis 9 ans ! Il est précis et demande la précision. Il critique, ou plus exactement il désespère quand on lui parle de l’enseignement de la littérature au collège et au Lycée. Il critique, « pousse des coups de gueule », mais il n’est jamais méchant, ne porte aucune critique, ne juge pas les autres à l’aune de son savoir ou plus exactement de son ego, mais par rapport à ce qu’il pense que le savoir du livre doit être. Il n’est pas du tout dans la lignée des frères Goncourt. Ainsi, en écrivant sur un livre, il pense : « Ce qui a manqué à l’auteur], c’est, selon l’expression consacrée, prendre le temps de faire court. Faute de quoi il arrive que ce soit le lecteur qui le fasse.  » Voilà une phrase à laquelle j’aurais du penser plus d’une fois depuis que je fais des compte-rendus de lecture pour [Wukali  !

André Blanchard n’est pas un réactionnaire dans ses goûts, dans ses choix littéraires, mais c’est un vrai mélancolique, un admirateur du passé. Le mot qui revient le plus sous sa plume est « spleen  », ce terme si cher à Baudelaire qui a une place de choix dans son panthéon des poètes. Mais cela ne l’empêche pas d’avoir de l’humour : «  Si aimer la vie allait de soi, le bonheur y perdrait du prestige, à l’exemple de la plage, une fois que les congés payés furent de l’Histoire », ou encore « Rester en vie, c’est faire du zèle  ». « Prenons tout à cœur. Vieillir fera le tri. Les vers, non.  »

André Blanchard fait montre d’une vraie lucidité sur le monde actuel qu’il sait résumer en peu de mots : « Accidents, crimes, attentas, guerres : le journal télévisé du soir, c’est l’humanité à couteaux tirés. Nous sortons de là écœurés, mais prompt à nous administrer le lâche soulagement : nous voyons tout ce à quoi nous avons échappés  ». Tous est dit !

Mais, c’est aussi un passeur, un transmetteur de savoir auprès soit de ses admirateurs mais aussi des enfants qui viennent à la galerie.

Son journal n’est pas composé de longs développements sur un thème qui l’a frappé. Il est exceptionnel qu’une de ses réflexions dépassent plus d’une page. Souvent, elles se termines par une vraie sentence, une morale, on dirait presque la morale d’une fable, et d’ailleurs, plus d’une fois, on n’est pas s’en se demander quel merveilleux fabuliste de notre époque il fut : « Rastignac égalé ? Plein de fois ! Balzac ? Jamais !  »

Coups de cœur, réflexions sur la vie, sur la société, mauvaise foi assumée, écriture vive, sans fioritures dans un écrit parfait : Le reste sans changement offre une vraie jubilation intellectuelle au lecteur.

Émile Cougut


Le reste sans changement
André Blanchard

éditions Le Dilettante. 18€


WUKALI 13/11/2015
Courrier des lecteurs : redaction@wukali.com


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