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Les fourriers du chaos, plongée dans les abysses de notre temps

par Jérôme Pilleul

Lire un livre est déjà presque un acte de révolte ou de nostalgie. Aujourd’hui, je vais vous en présenter deux aux sujets différents et qui pourtant me semblent significatifs de notre époque où ce qu’il est en train d’advenir.

L’un est le dernier livre de Caroline Fourest : « Génération offensée » aux éditions Grasset paru en 2020.

Caroline Fourest

Caroline Fourest journaliste depuis 1994, essayiste depuis 1998 et réalisatrice depuis 2004, sa biographie est plus riche et mériterait à elle seule une ou deux pages. Caroline est aussi et peut être surtout une polémiste qui dit en 2013 d’elle-même : « Si je n’étais pas critiquée, je m’inquiéterais. Je travaille sur les groupes les plus extrémistes. J’ai montré leur pouvoir de nuisance, donné leurs recettes. Je les ai tous irrités. C’est normal qu’ils soient fâchés, et que je me retrouve au centre de leurs attaques ».

Tout est dit ou presque mais alors pourquoi lire son dernier ouvrage sorti en format poche cet été sur la plage (ou ailleurs) ? Peu à peu notre société tend à se plaindre, selon une fragmentation de celle-ci et un deuxième effet d’inversion.

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Je m’explique rapidement. Notre société a mis des centaines d’années pour regrouper les groupes et tribus pour maintenir une cohésion globale (sans parler d’unifier politiquement mais aussi uniformiser les produits et services mais ceci est un autre sujet). Aujourd’hui on observe qu’avec l’apparition et le développement des outils digitaux, les populations peuvent échanger, communiquer et apprendre des autres (l’atout majeur de ces outils et applications).Aussi ipso facto en échangeant en prenant en compte chaque avis, chaque commentaire chaque personne a souhaité être différente de son voisin (le cri sourd de chaque esprit je suis différent et je veux être pris en compte dans ma différence) 

Mince je suis en train de vous relater le dernier livre d’Éric Sadin de la même maison d’éditions Grasset ! Etrangement les sujets sont liés. Éric Sadin écrivain et philosophe, s’essaie en 1997 avec « Times of the Signs : Communication and Information: A Visual Analysis of New Urban Spaces “ et se fait remarquer avec son premier livre Surveillance globale : Enquête sur les nouvelles formes de contrôle en 2009.

Il en va de même cette année avec la parution de son livre « L’ère de l’individu tyran et la fin d’un monde commun ». C’est ainsi qu’en 5 chapitres clairs et précis il va retracer l’évolution technologique qui nous permet aujourd’hui de communiquer constamment, inlassablement, perpétuellement avec le monde et d’attendre son moment de gloire prophétisé il y a une quarantaine d’année par Andy Warhol : « à l’avenir, chacun aura son quart d’heure de gloire » suivi de « ne fais pas attention à ce que l’on écrit sur toi, contente toi de le mesurer » ou encore « la notoriété c’est comme manger des cacahuètes, quand on commence on ne peut s’arrêter ». Le prophète de l’époque actuel, en plein pop art digital. 

Mais si les applications nous laissent entendre que nous sommes individuellement importants et peut être pourrions-nous devenir les acteurs de nos vies et guider celles de nos suiveurs (followers). Dès lors comme désormais la popularité s’affiche sur les compteurs des réseaux : reste à créer le buzz, être suivi ou mourir. L’individualisme prévaut, le meilleur filtre, le nouveau challenge, le bon tweet au bon moment. Je peux alors tout dire n’importe quand sur n’importe quoi. Peu importe les dégâts collatéraux et les vérifications. Notre liberté commencerait à partir du moment où nous pourrions tout faire tout dire sans restriction aucune.

Advient alors le sujet commun à Caroline et Éric : l’embrassement.

Si chacun se considère supérieur à l’intérêt général, mettant en avant son rôle primordial, la nature humaine a aussi besoin de soutien et d’échanges car nous sommes des êtres sociaux. Alors l’individu multiple une appartenance relative et versatile avec des groupes ou des tribus selon les moments, les besoins ou les revendications. Débute alors la fragmentation de l’unité et si tous les avis sont égaux, ceux qui considèrent avoir été atteint ou « victimes », ou oubliés de cette unification, reprennent espoir pour exprimer leurs histoires, leurs opinions. Les minorités peuvent enfin s’exprimer.

Alors certains mêmes décident d’aller plus loin dans la victimisation et demandent des comptes sur le passé et même parfois « rebooter » l’Histoire.  

En 2021, tirés des leçons et ne pas reproduire les erreurs les fautes est plus que légitime. On peut même se demander comment certaines choses peuvent encore avoir lieu ou qu’on ne veille pas à punir les contrevenants. Il faut plus punir mais il faut mieux éduquer (et non rééduquer qui serait alors un acte rappelant les dictatures qui rééduquent les réfractaires. Certains veulent aller plus loin…Comme l’auteur israélien Yuval Noah Harari l’a très bien expliqué dans son ouvrage 21 leçons pour le XXème siècle nous sommes en plein dans la dictature démocratique !

Tout le monde a accès à l’information rapidement et peut exprimer son avis sur tout, les réseaux sont donc devenus un grand comptoir de bar ou l’ultracrépidarianisme* se propage. Mais cela va bien plus loin désormais, des « groupes » se forment et attaquent ceux qui sont contre leur avis, leur façon de voir, leur façon de concevoir les faits. Réviser l’Histoire, rejeter les faits scientifiques avérés (comme le refus du masque ou du vaccin pour protester en faveur de leur liberté individuelle, quitte à propager la maladie à autrui, pousser jusqu’à infirmer que le virus n’existe pas, incriminer les scientifiques qui l’affirment…).

Les démocraties traditionnelles vacillent, tanguent souvent au profit de démagogues populaires qui haranguent les esprits à coups de vérités et contre-vérités diffusées sur les réseaux. On applaudit le personnel soignant ou les forces de l’Ordre pour plus tard les siffler, voire les traquer, les agresser. On exige que les populations pauvres (en Afrique par exemple) puissent avoir accès aux médicaments et aux vaccins, mais on défile et on casse pour ne pas avoir le vaccin contre le Covid. Bienvenue en 2021 !

*L’ultracrépidarianisme est un comportement consistant à donner son avis sur des sujets à propos desquels on n’a pas de compétence crédible ou démontrée.

Génération offensée
Caroline Fourest
édition Livre de Poche. 7€20

L’ère de l’individu tyran et la fin d’un monde commun
Éric Sadin
éditions Grasset. 20€90
 
Illustration de l’entête: Pieter Brueghel l’Ancien (1525-1569). Repas de noces (1568), détail: l’idiot du village. Kunsthistorisches Museum, Vienne. 

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