Philippe Besson
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Paris-Briançon, Philippe Besson dans un huis-clos ferroviaire

par Émile Cougut

Ah, les trains de nuit, ils avaient quasiment disparu et les revoilà qui réapparaissent ! Philippe Besson les restitue dans leur humanité métallique. La promiscuité des couchettes, le bruit lancinant du train sur les rails, la veilleuse, les croisements dans les couloirs, les attentes devant les toilettes avant qu’elles ne soient libres, les lumières qui défilent dans la nuit… Un voyage spécial qui fait partie intégrante d’un tout, un voyage lent dans un univers qui n’existe que dans ce lieu. Se réveiller, voir la vie, la lumière qui reprend le dessus à travers ces fenêtres qui, avant de s’endormir, n’offraient que du noir.

Philippe Besson

A titre très personnel, j’ai souvenir d’un réveil merveilleux, entouré par la lagune avant d’arriver au centre de Venise. L’émotion ressentie fut mille fois plus forte que si j’étais arrivé dans la cité des doges par avion ou en voiture. Un train de nuit relie une ville à une autre ville, jamais dans une gare impersonnelle placée au milieu des champs, dans des endroits aussi anonymes et sans âme comme ces TGV qui s’y posent. Un train de nuit est un lieu vraiment spécial, où se produisent des rencontres improbables qui n’auraient jamais eu lieu dans un train « de jour ».

Ils sont 12 parmi les 120 personnes qui ont pris ce soir là le train de nuit numéro Paris-Briançon. Par hasard, parce qu’ils avaient raté le dernier TGV, par choix, par économie, chacun a ses raisons, bien différentes de celles de son voisin. Tout comme le but du voyage est aussi  différent : vider la maison, l’héritage de sa mère, conduire les enfants chez leurs grands-parents pour les vacances, aller s’amuser entre copains, aller se reposer et se retrouver entre deux chimiothérapie du mari, retrouver sa femme et sa routine professionnelle, être à l’heure le lendemain pour un entraînement au hockey.

C’est ainsi que le hasard, le pur hasard des réservations, va faire que ces inconnus vont se retrouver ensemble. Et au contact de l’autre, des autres, évoluer, changer. Une nuit dans un train et le réveil, le réveil terrible qui va les remettre dans la dure réalité. À ce moment précis, un chauffeur de camion, l’esprit occupé à retrouver son téléphone car sa femme a besoin d’entendre sa voix, franchit le passage à niveau. L’accident est inévitable. Certains vont mourir, être blessés, tous auront changé à tout jamais.

Philippe Besson nous déroule cette histoire d’une façon minutieuse précise. Il a l’art de décrire la personnalité de chaque acteur en quelques mots, toujours précis, exacts. Et que dire de l’atmosphère dans les wagons, du déroulement de l’accident, de la réaction de chacun et des autres.

Cela nous vaut d’ailleurs un magnifique passage, criant de vérité sur la nature humaine toujours en mal de sensationnel : « sur les réseaux sociaux, les premières images de la catastrophe sont jetées en pâture. Qu’importe si on on dévoile les visages des victimes, si on met en péril la sécurité des blessés, si on complique le travail des sauveteurs, si de la sorte on informe des proches qui auraient sans doute préféré appendre la nouvelle autrement, ce qui compte c’est d’être les premiers à poster des photos, pour dire : hé, les gars, je suis sur place et vous non. Bien sûr, on assortit ces clichés volés de commentaires affligés, mais en réalité la jouissance du témoin privilégié l’emporte sur la compassion affichée.« 

Époque vulgaire, où plus rien n’est privé, où tout est spectacle, et surtout la souffrance, surtout la désolation, où la décence pèse si peu devant la prétendue « priorité de l’information », où le goût de l’immédiateté prive de tout discernement, où les dommages collatéraux constituent un détail dérisoire.

Ainsi ce livre est bâti comme une œuvre musicale. Une première partie où tous les instruments jouent leurs partitions qui s’entrelacent les une aux autres jusqu’à la note commune, celle qui les unit un court instant avant qu’ils ne poursuivent chacun leur chemin. Certains se sont tus et ceux qui restent, s’ils continuent, ne produisent plus les mêmes sons, ils ont changé de partition. Ils restent toujours eux-mêmes, tout en étant totalement transformés à cause de ce minuscule espace-temps.

Alors, il n’y a rien à dire, les rencontres dans un train sont uniques et servent de base à de magnifiques romans, à de vrais chefs-d’œuvre, songeons au roman  Le train de Georges Simenon. Gageons que ce nouveau roman de Philippe Besson, Paris-Briançon, suive le même chemin.

Paris-Briançon
Philippe Besson
éditions Julliard. 19€

Première publication 14/12/2021

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