Aï Weiwei
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Ai Weiwei à Venise

par Philippe Poivret

Un Chinois en Italie…pas à Paris, non ! En Italie, à Venise plus précisément et encore plus précisément sur une petite île en face de la Punta della Dogana, dernier bâtiment que les marins voyaient en quittant la Sérénissime. En face aussi de la sortie ou de l’entrée du Grand Canal – ça dépend dans quel sens on le prend -artère vitale qui revendique le titre de plus belle avenue du monde alors que tout le monde sait que ce sont les Champs Élysées…

Un Chinois donc à Venise, sur l’île de San Giorgio Maggiore puisque c’est d’elle dont il s’agit. Et ce Chinois, c’est Ai Weiwei 艾未未, artiste qui a fui la Chine après des prises de position qui n’ont pas été jugées conformes aux intérêts de la nation… et qui fait une carrière internationale. Il expose plusieurs de ses œuvres dans la basilique San Giorgio Maggiore gardée par les bénédictins de la communauté Benedicti Claustra Onlus qui ont pour mission de conserver, promouvoir et valoriser le patrimoine de l’abbaye de l’île et celui de l’abbaye de Pragla, à côté de Padoue, pas très loin donc de Venise. 

La basilique San Giogio Maggiore est un vaste édifice construit sur des plans de Palladio. De grands volumes réguliers donc, dans lesquels les bénédictins placent des œuvres contemporaines au risque de heurter la sensibilité de certains croyants. Mais comme cela dure depuis 2013, il faut croire que les moines préfèrent ouvrir leurs portes et le débat plutôt que de se refermer sur leur foi et sur leur communauté. Leur idée, qui n’est pas une idée neuve, est de tracer un chemin vers Dieu à partir de l’art. Cette fois ci, c’est une magistrale œuvre en verre qui occupe le centre de l’abbaye, juste avant le chœur.

En entrant par la porte principale, on reste stupéfait par cet énorme lustre, candélabre, lampadaire ou luminaire comme on voudra. Suspendu à un portique, cette énorme masse noire envahit tout l’espace, coupe le souffle du visiteur qui ne peut s’empêcher d’aller y voir de plus près. On voit alors que de multiples petites pièces constituent cette œuvre qu’on ne s’attend pas à voir dans ce lieu de prière, de recueillement et de silence. Et l’on découvre que ce lampadaire est fait de multiples morceaux qui représentent des parties de corps humains ou non, des os ou des viscères parfaitement reproduits. Chaque pièce est noire, parfaitement dessinée et identifiable. Toutes les pièces sont faites du même matériau que l’on pense être du métal du fait de leur opacité mais qui sont en réalité en verre noir de Murano.

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Détails de Commedia Umana /Memento mori. Ai Weiwei 

L’effet est saisissant d’autant plus que l’éclairage a été particulièrement étudié, les commissaires de l’exposition ayant fait appel au studio italien Luce5 pour illuminer cette œuvre. Aucun détail ne nous échappe donc, il n’y a pas d’ombre, rien n’est caché, tout est à voir, tout vient directement frapper le spectateur qui ne peut pas se réfugier derrière une partie de l’œuvre ni se mettre à l’abri de ce qui peut choquer par le réalisme des morceaux d’anatomie Et même si ce n’est pas vrai, le haut de cet empilement parait toucher le plafond de l’abbaye alors qu’il en est loin. Quant à la base, elle est tout aussi loin du sol et tout reste suspendu au bout de la nef de l’abbaye. L’empilement est tel que l’on reste coi mais sans être vraiment écrasé par cette masse noire Il y a du vide à l’intérieur, tout au long de sa hauteur, il y a quand même de quoi respirer et reprendre son souffle. Sa forme n’est pas, tout comme la vie, une forme régulière. Si on peut penser à un triangle, il y a en fait un renflement en son centre ce qui donne un rythme de trois irrégularités. Et trois, c’est le chiffre de la Sainte Trinité. Il ne faut pas oublier que nous sommes dans un lieu chrétien et que la sainte Trinité est au cœur de la foi chrétienne

Ai Weiwei 艾未未
Photographe: Steffen Roth/The Observer. Février 2020

Ai Weiwei a voulu nous faire réfléchir dans ce lieu de culte, dans ce lieu de méditation, à la vie et à la mort, à ce que nous somme en vérité : des êtres fragiles et finis. Ce qui est parfaitement réussi ! 

Quelques chiffres sur La Commedia Umana, c’est le titre de cette œuvre : 6 m de large, 9 mètres de haut, 2700 kilos, plus de 2000 pièces en verre soufflé par les maîtres verriers du Berengo Studio à Murano, conçue et réalisée en plus de trois ans. C’est la plus grande sculpture suspendue jamais réalisée en verre de Murano 

Le titre « Commedia Umana /Memento mori » explicite cette œuvre. C’est toute la comédie humaine, toute la vie qui est présente et au cas où on l’aurait oublié Memento Mori nous rappelle, en latin, que nous devons nous souvenir que nous sommes mortels. Ai Weiwei complète ce titre par cette citation inscrite sur un panneau juste derrière la majestueuse porte d’entrée : « Le verre, une matière unique qui fait partie de notre vie quotidienne, témoigne de la joie, de l’inquiétude et des préoccupations de notre quotidien. A travers lui, nous réfléchissons aux rapports entre vie et mort, entre tradition et quotidien »

Adriano Berengo, fondateur de Berengo Studio et de la Fondation Berengo, commissaire de l’exposition avec Carmelo A. Grasso, directeur de l’Abbaye de San Giorgio Maggiore a déclaré à propos de Commedia Umana : “ Une partie de sa beauté vient de ce qu’elle demeure mystérieuse, c’est comme une tragédie ou une Comédie humaine, sans ordre. Chacun de nous doit chercher à la reconstruire dans son propre vécu. C’est un travail qui nous fait réfléchir à notre place dans la grande histoire des hommes » Rien que ça, mais pourquoi pas. Ai Weiwei expose aussi, toujours dans cette abbaye plusieurs de ses œuvres qui sont, certes moins impressionnantes, mais tout aussi étonnantes. Il se sert du Lego pour reproduire des tableaux célèbres et pour reproduire les trois photos de son action « Dropping an Han-Dynasty Urn » (1995)

Dropping an Han-Dynasty Urn

Faisant cela il revendique l’héritage des artisans qui réalisaient des mosaïques et donne un caractère commun et reproductible à son travail. Un autoportrait en verre témoigne de son approche du verre depuis plusieurs années.

Roots. Ai Weiwei

Roots est l’autre œuvre majeure de cette exposition. Réalisée à partir des racines d’un Pequi Vinagreiro, un arbre de la forêt amazonienne en danger de disparition, cette œuvre a été inspirée à Ai Weiwei par une poésie écrite par son père dans laquelle il expliquait que les arbres communiquent entre eux par leurs racines. Il a fallu faire appel à des artisans chinois et brésiliens pourr assembler les sept racines qui la composent Pour Ai Weiwei, parti loin de son pays d’origine, les racines sont un thème crucial. 

En sortant dans le jardin de l’abbaye, on  peut aussi voir et se voir dans l’installation de Renée van Bavel, artiste hollandaise qui vit à Berlin. The Mirror of Peace est un grand miroir horizontal posé à même le sol à une bonne dizaine de mètre du spectateur qui se trouve ainsi inclus au centre de l’œuvre. Michelangelo Pistoletto  a déjà fait largement usage de cet artifice et l’on peut trouver une certaine facilité dans cette installation. Peu importe, le jardin est beau, l’installation surprend et le miroir, dans cet espace très vert, est superbe.

L’île de san Giorgio Maggiore recèle encore une autre exposition « Venini Light 1921 1985 » montée dans le cadre de « Le stanze del vetro ». Un volumineux lampadaire, celui dessiné par Paolo Scarpa pour le pavillon italien de la Biennale d’art contemporain de Venise en 1961 fait écho à une série de lustres d’intérieur réalisés par le studio Venini. Un magnifique travail du verre. 

Une visite de l’île San Giorgio Maggiore s’impose donc à tout visiteur de Venise. La ligne 2 du vaporetto emmènera le visiteur en quelques minutes depuis la Piazza San Marco. Aucune hésitation donc ! 

Commedia umana est visible à l’abbaye de San Giorgio Maggiore à Venise jusqu’au 27 novembre 2022

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