An interesting focus on Caravaggio’s paintings


L’ouvrage est majeur et fait actualité il s’agit de la publication du livre « Le Moment Caravage », signé par l’historien d’art américain [**Michael Fried*], et publié aux éditions Hazan.

Cette somme est issue des conférences prononcées par Michael Fried en 2004 à la National Gallery of Art de Washington ( A.W Mellon Lectures int the Fine Arts) et enrichie des études ultérieures jusqu’à sa toute récente traduction et parution en France. Il ne s’agit non point d’un catalogue raisonné, mais d’une introspection des peintures du [**Caravage*] à travers le prisme théorique de la peinture de chevalet, de la théorie de l’absorbement, de la nature du réalisme chez le peintre ainsi que tout particulièrement de l’usage du portrait dans le miroir.

Le personnage est dès le départ fascinant, quasi un personnage d’opéra, une espèce de [**Benvenuto Cellini*] artiste et mauvais garçon qui multiplie rixes et bagarres, jusqu’à l’assassinat, inverti comme on l’écrivait naguère et qui exprime ses passions amoureuses dans ses peintures, mais surtout un génie de la peinture qui rompt avec une tradition figée et dont la manière de peindre et de voir, séduit tout à la fois des cénacles aristocratiques et séduit à Rome nombre de peintres venus s’initier à sa manière.

L’étude s’ouvre sur «Garçon mordu par un lézard» (vers 1595-1596. Londres, National Gallery). Michael Fried s’intéresse particulièrement à l’oeuvre qui servira en quelque sorte de fil conducteur tout au long du livre et cela pour plusieurs raisons. On y voit un jeune garçon, l’épaule droite largement dénudée, le regard porté vers l’extérieur du tableau, la main droite à l’horizontal le majeur crispé, il porte une bouton de rose à l’oreille, le personnage semble figé dans l’instant; au premier plan du tableau sur la droite pour le spectateur, une nature morte avec une rose dans un vase en verre sur lequel se reflète une fenêtre, une source de lumière et quelques fruits posés à côté. Un témoignage d’un certain [**Giovanni Baglione *] datant de 1625 , soit quinze ans après la mort de Caravage, nous apporte quelques informations sur la genèse du tableau: «il logea d’abord quelques mois dans la maison du [**Cavalier d’Arpin*] [peintre de renom], puis désireux de vivre seul, tenta sa fortune en peignant quelques portraits de lui-même dans le miroir. Le premier le montrait en Bacchus, avec plusieurs grappes de raisin ; le tableau était peint avec grand soin, mais dans un style un peu aride. Il fit une autre toile, représentant un garçon mordu par un lézard sorti d’un bouquet de fleurs parmi les fruits; le cri du garçon était presqu’audible, et la facture d’ensemble très soignée.» Caravage apporte une nouvelle dimension à la peinture et dépasse les canons théoriques en cours à son époque, en effet non seulement est-il narratif mais il inscrit la représentation du personnage qu’il peint, ( en fait lui même, c’est un autoportrait, et ce ne sera pas et de loin le dernier, Caravage se regardant entrain de peindre dans le miroir ) dans une temporalité que d’aucuns pourraient définir comme réaliste si ce terme n’avait quelque chose de réducteur voire simpliste, mais un réalisme comme le souligne Michaël Fried, optique et corporel. Avec Caravage commence en peinture le début d’une nouvelle manière d’exister, une existence moderne, existentielle, la représentation d’une fraction de vie.

Au fil des pages Michaël Fried analyse l’oeuvre de Caravaggio, et nombre de ses peintures, au prisme, et le mot n’est pas innocent, de l’optique ou plus précisément de l’usage du miroir, une vison réflexive, suggestive qui dépasse le cadre limité du tableau et ancre les personnages peints dans une relation complexe avec le spectateur. Une espèce de dialectique. Une méthode qui sera particulièrement utilisée par la suite, jusqu’à[** Henri Matisse*] dont Michael Fried nous présente en analyse parallèle l’Autoportrait (1918) ( Huile sur toile de 65x54cm, Le Cateau-Cambresis) . En outre il dépasse les commentaires habituels sur l’usage du clair-obscur ou la mise en scène voire le réalisme populaire. «Moderne, vous avez dit moderne ?» ne manquera-t-on pas de dire dans les salons ! S’en suit toute une série de portraits de nombreux peintres où se découvrent au fil des représentations l’artiste face au spectateur ou plus précisément au miroir, une introspection qui ne manque pas de finesse. La conclusion est patente avec l’Autoportrait d'[**Annibal Carrache*], avec son père et son neveu (1585-1590 Huile sur toile, Milan, Pinacoteca di Brera) .

Tout un chapitre est consacré à ce que Michael Fried nomme Immersion et spécularité. Au fil des lignes, c’est un voyage qui nous fait voyager de Caravage, bien entendu, qu’il oppose à [**Gustave Courbet*]. L’historien d’art se plait à marquer ce qu’il nomme la «séparation et la mise en distance de représentation». On est au coeur de la problématique «diderotienne» augmentée d’une considération narcissique et mimétique, thème si cher à [**René Girard*]. Les peintures du Caravage sont comme radiographiées, non point dans le sens technique ou médical du terme, mais dans la manière de peintre et dans les priorités, les temporalités, la hiérarchie des représentations qu’affectionnait Le Caravage. Peintre moins du sens, du tactile, que de l’oralité. Par ailleurs l’inscription de la mise en image des peintures du Caravage, répond à des positionnements réflexes que l’on avait déja pu appréhender dans analyse de l’usage du miroir. L’auteur pour autant ne circonscrit pas sa réflexion dans une théorie freudienne exclusive sans pour autant l’ignorer. Les différentes analyses autour des très nombreuses et différentes peintures du Caravage autour de la mort de saint Jean-Baptiste ( Salomé, recevant la tête de saint Jean-Baptiste, 1609 Londres , National Gallery, Salomé avec la tête de saint Jean-Baptiste c.1608, Madrid Real) ou Judith décapitant Holopherne (1599. Rome Galleria Nazionale d’Arte Antica) se révèlent particulièrement intéressantes notamment dans la perspective de l’analyse méthodologique et formelle de ce hoax qui vient de faire actualité concernant une peinture trouvée à Toulouse et que l’on attribue à Caravage ( nous traiterons de ce sujet ultérieurement).

Les historiens d’art, et c’est tout particulièrement le mérite de leurs analyses ont le mérite de dégager des lignes de forces, des clivages, des constances et des liaisons dans l’oeuvre d’un artiste et dans le plus long terme du temps historique et ce n’est pas leur moindre mérite. Michael Fried décrit ainsi ce qu’il intitule: «l’invention de l’absorbement» ce que l’on pourrait expliciter par la capacité de transmettre une communication émotionnelle, le repli du personnage sur lui-même. Il focalise son attention sur la Madeleine repentante c.1596-1597 Rome, Galleria Doria Pamphilj, évoque Titien et décrit longuement La Mort de la Vierge (1601-1602 Paris, musée du Louvre), l’Incrédulité de saint Thomas (1601-1602 Preußische Schlösser und Gärten, Berlin-Brandenburg, Saint François en méditation (1606? Rome, église de San Pietro, Palazo Barberini et plus encore le très beau ( mais le sont-ils pas tous ?) Couronnement d’épines (1602-1605 Vienne Kunthistorisches Museum). L’oeuvre est mise en regard avec sur le même sujet le tableau d'[**Orazio Gentileschi *] (1613-1615 Brunswick, Herzog Anton Ulrich-Museum). ou d’autres que l’on nommera ultérieurement les caravagesques tels que [**Valentin de Boulogne, Van Honthorst *] ou[** Ter Brugghen*], jusqu’à [**Rubens*] au demeurant qui empruntera à son oeuvre et au dix-neuvième siècle [**Courbet*] vient en couverture de l’argumentation développée avec son Portrait de Charles Baudelaire datant de 1848 (Montpellier, musée Fabre). Ces symétries, ces rapprochements anachroniques sont tout à fait judicieux.

On ne peut traiter du Caravage sans évoquer sa sexualité, Le jeune Saint Jean-Baptiste au bélier (1602, Rome, Musée Capitolin), tout comme Amor vincit omnia dit aussi L’Amour vainqueur 1601-1602 Berlin, Staaliche zu Berlin, Gemäldegalerie) en fournissent l’occasion. Mais il est plus intéressant d’évoquer cette nouveauté que représente au tournant du siècle ce regard qui unit le peintre au spectateur pris à témoin. Pour exemple La Diseuse de bonne aventure (1594)1595 Rome Musée Capitolin) ou Les Tricheurs (1594-1595 Fort Worth, Kimbell Art Museum) , Le Concert (1595-1596, New-York , MET) ainsi que le Repos pendant la fuite en Égypte (1596-1597 Rome, Galleria Doria Pamphlilj).

Tout autour de cette étude de Michaël Fried sur notre sulfureux héros et de ses peintures, ce Moment Caravage c’est une visite renouvellée des grands tableaux qui ont fait sa gloire. C’est un oeil nouveau qui circule librement dans chaque peinture, dans sa structuration globale et dans la complicité que le peintre opère avec le spectateur, c’est bien évidemment l’invention de la peinture de chevalet qu’il initie et qu’une nouvelle classe de collectionneurs aimaient alors à posséder. Voici bien plus qu’un beau livre, voici un livre de référence, un livre d’intelligence, une mise en abîme, un moment fort de la connaissance de l’oeuvre de [**Michelangelo Merisi da Caravaggio*] dit [**Le Caravage*].

[**Pierre-Alain Lévy*]


[**Le Moment Caravage
Michaël Fried
*]
éditions Hazan 58€


WUKALI 06/05/2016
Courrier des lecteurs : redaction@wukali.com Illustration de l’entête: Le souper à Emmaüs, 1601, Huile et tempera sur toile 141×196,2. Londres, National Gallery


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