Two fantastic and fabulous actors : Jean Gabin and Jean-Paul Belmondo


Par Jacques Tcharny / Dans la grande tradition cinématographique française se rencontrèrent d’innombrables monstres sacrés. Les chocs de leurs personnalités firent, parfois, couler beaucoup d’encre : ego quand tu nous tiens…

Naturellement, la presse s’emparait de ces discordes en soulignant, en opposant untel à untel…La soi-disant aversion de [**Delon*] et de [**Belmondo*] est, encore, dans toutes les mémoires. Bien entendu, la réalité était toute autre.

Nous allons nous intéresser à deux acteurs qui ne furent réunis qu’une seule fois à l’écran et dont les relations, supposées tumultueuses, se développèrent en sympathie réciproque pour créer ce film en noir et blanc magnifique qu’est, encore, aux yeux de nos contemporains cinéphiles « [** Un singe en hiver *] » [**d’Henri Verneuil*],1962, d’après le roman d'[**Antoine Blondin*].

On ne présente pas [**Jean Gabin*] (1904-1976), le plus puissant acteur français de l’histoire du cinéma. Jeune premier ayant tenu dans ses bras les plus belles filles avant-guerre, il rejoint les Forces françaises libres, participera à de terribles campagnes ( bataille de l’Atlantique, bataille de France) avant d’être démobilisé en 1945. Considéré comme trop vieux par les producteurs, il aura une période très difficile jusqu’à «  Touchez pas au grisbi »(1953/54), qui le relancera. La suite est connue : Gabin ira de triomphe en triomphe. Son tempérament s’était aigri. Il était devenu quelque peu misanthrope : tout le monde avait peur de lui, il savait imposer ses exigences à quiconque, même les réalisateurs et les producteurs se méfiaient, ses partenaires mâles et femelles tremblaient devant lui : il les acceptait ou non…

Pourtant [**Jean-Paul Belmondo*] ( né en 1933), ne se laissa pas impressionner par son aîné, bien au contraire : pendant la première semaine de tournage, il ignora superbement [**Gabin*] ! Lequel lui rendit la pareille…Qu’allait-il se passer ? Toute l’équipe du tournage craignait le pire. Or les deux hommes s’aperçurent qu’ils lisaient tous deux des journaux sportifs. Ils commencèrent à parler, à discuter, à se découvrir et à s’apprécier. La suite fut sans problème et le film devint un chef d’œuvre, essentiellement du à la complicité de nos deux antagonistes devenus amis. C’est tellement vrai que Gabin s’exclama à la cantonade : « Ne cherchez plus un nouveau Gabin ! Vous l’avez trouvé : c’est Jean-Paul Belmondo  ».

A cette époque, Belmondo est en pleine ascension : « A bout de souffle  », 1960, le fait connaître du grand public. Puis c’est « Le doulos  », en 1962, qui porte haut sa réputation. Mais c’est, la même année, avec« Cartouche » qu’il atteint le firmament des étoiles du cinéma. D’où son partenariat avec Gabin pour « Un singe en hiver  ».

Ce film est une comédie douce-amère servie, magistralement, par nos deux larrons en foire, en des dialogues ciselés sur mesure par [**Michel Audiard*], lequel considérera, bien plus tard, que c’était le sommet de sa carrière. Les seconds rôles sont tous exceptionnels : [**Suzanne Flon*], [**Paul Frankeur*], avec une mention spéciale à [**Noël Roquevert*], incroyable vendeur-bonimenteur transcendantal et roi des feux d’artifice promotionnels. On reste pantois devant la verve truculente, exprimée en une langue française parfaite, de ce merveilleux camelot si distingué.

L’argument de l’histoire est simple : sur la côte normande, Albert Quentin ([** Jean Gabin*]), nostalgique de son service militaire en Chine, a juré à son épouse ( [**Suzanne Flon*]) qu’il ne boirait plus s’ils survivaient à un dur bombardement, en 1944. Promesse tenue.
Un soir d’automne, vers 1960, un trentenaire débarque dans l’hôtel que tient le couple. Gabriel Fouquet ( [**Jean-Paul Belmondo*]), publicitaire parisien, se soûle pour oublier l’échec de sa vie sentimentale avec Claire qui vit à Madrid. Il rêve : de l’Espagne et d’être le plus grand torero français. Mais il est venu « dans ce bled » pour récupérer sa fille Marie, pensionnaire malheureuse d’un cours privé local. Lâchement, il va fuir les retrouvailles annoncées, ne se sentant pas prêt, laissant la petite Marie encore plus triste et au bord des larmes.

Alors, se rapprochant par l’idée du voyage, les deux hommes vont avoir la nostalgie fusionnelle : de l’Espagne et de la Chine, dans une mémorable cuite de deux jours, « ni petite, ni mesquine », qui se terminera en apothéose par un improbable feu d’artifice sur la plage… Leur solitude les ont rapprochés, leurs différences générationnelles vont les éloigner. Le spectateur comprend que cette rencontre sera sans lendemain. Au réveil, Fouquet ira chercher sa fille, les deux hommes se sépareront sur un quai de la gare de Lisieux et « le vieil homme entra en hiver »…

Rarement un film dépasse le livre qui l’a inspiré. C’est le cas ici avec deux acteurs grandioses, littéralement sublimés par leurs rôles respectifs. L’amalgame est extraordinaire : si l’ode au Picon-bière évoque goulûment le temps révolu des années cinquante, le duo entonne, «  a capella », un « Nuit de Chine », fantastique et évocateur, qui ne sera jamais égalé !

Dieu sait que le tonnerre gronde lorsque Gabin se lance dans ses interprétations titanesques, mais la vigueur insensée de Belmondo va le stupéfier, comme elle stupéfie le spectateur.

L’aîné dira de son cadet : « il ne pourra pas tenir longtemps un rythme pareil  ». L’histoire a prouvé qu’il se trompait…

Comme déjà écrit, le duo, les seconds rôles, les dialogues, la mise en scène, l’image, ont servi le roman de [**Blondin*] comme jamais. Ce dernier, loyalement, le reconnaîtra en public.

Mais on se demande bien comment cet apologie de l’ivresse, voire de l’alcoolisme, a pu évité la censure de la commission. On raconte que celle-ci s’offusqua de cet éloge de la cuite mais le film ne fut pas interdit. Peut-être que les honorables membres de cet organisme régulateur ont éprouvé une franche rigolade ou se sont laissés emporter…
En tout cas, [**Gabin et Belmondo*] en  mettent « plein la gueule  » au spectateur… Avant d’avoir la gueule de bois au réveil : tous les lendemains ne chantent pas, même pour des princes de la cuite comme eux. La réalité domine toujours le rêve : certaines scènes sont empreintes d’une terrifiante vérité, telle celle dans le café-bar où les consommateurs interpellent, en rigolant, une vieille femme qui dénonçait « les malfaisants » sous l’Occupation…

Au final, l’œuvre oscille en permanence : rires ou pleurs ? Solitude ou fraternité ? Conte philosophique ou grosse farce ? Printemps ou hiver ? Permanence ou fugacité ?
C’est probablement là qu’il faut chercher la clé de la psychologie du récit. Tout au moins c’est ainsi qu’elle évolue dans ce film. La meilleure preuve c’est l’attitude de Gabin au moment d’enregistrer la dernière scène, dans la gare de Lisieux. Il pestait, grognait tant la chose lui paraissait difficile mais il accepta le défi. Pourtant, ça ne semblait pas si compliqué : il s’assoit sur un banc, dans l’attente de sa correspondance. Il butine un bonbon. La caméra s’arrête sur son visage puis nous voyons le train de Paris s’éloigner avec Belmondo et la petite Marie à son bord. La caméra fixée sur Gabin depuis le train s’enfuit… Apparaît alors la phrase écrite : « et le vieil homme entra en hiver ». La solitude poignante du vieil homme saisit alors le spectateur : c’est fini…

[**Jacques Tcharny*]|right>


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WUKALI Article mis en ligne le 09/08/2019, publication initiale le 22/01/2019)]

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