Accueil Livres, Arts, ScènesHistoire Le XXè siècle, un siècle de fer et de sang. Saison 2 Hitler, épisode 2

Le XXè siècle, un siècle de fer et de sang. Saison 2 Hitler, épisode 2

par Jacques Trauman

Le style c’est l’homme

«Pendant ma détention, note Albert Speer dans ses mémoires (*), ce projet, avec ses mosaïques rouges, ses colonnes, ses lions de bronze et ses moulures dorées, avait pris dans mon souvenir un caractère serein, presque aimable. Mais lorsque je revis, avec le recul de vingt-et-un ans, les photos en couleur de cette maquette, elles me firent penser spontanément à l’architecture pompeuse d’un film de Cecil B. De Mille. Je pris conscience que cette architecture possédait, outre son aspect fantastique, un aspect cruel, exprimant bien la nature d’une tyrannie».

Le dôme de Berlin

Ce qui inspirait le plus Hitler, c’était le futur centre gouvernemental du Troisième Reich. Autour de la future place Adolf-Hitler se trouveraient la Chancellerie, le Haut commandement de la Wermarcht, une chancellerie pour le Parti, une pour le Protocole, et une pour les Affaires Privées. On y avait conservé le vieux bâtiment du Reichstag, construit par Paul Wallot, pour la simple et bonne raison qu’il se trouvait là, à l’endroit choisi par Hitler pour son futur centre gouvernemental et parce que Hitler l’aimait bien. «Je veux bien que la salle des séances (du Reichstag) devienne une bibliothèque de 580 places, dit Hitler à Speer, elle est beaucoup trop petite pour nous. Nous en construirons une autre tout à côté, prévoyez là pour 1200 députés». Speer fit un calcul, cela impliquait un Reich de 140 millions de personnes, après l’incorporation d’autres peuples germaniques et la progression démographique. En prévoyant un Parlement, Hitler voulait conserver l’apparence de la démocratie qui, il ne l’oubliait pas, l’avait porté au pouvoir; cela lui convenait à condition bien sûr qu’il y ait un parti unique, le Parti Nazi.

Mais le clou de ce centre gouvernemental, c’était le Grand Dôme, dont le volume était 50 fois supérieur à celui du Parlement. Pour l’anniversaire du Führer, le 20 avril 1937, Albert Speer en avait remis à Hitler des vues, plans, coupes ainsi qu’une maquette. Hitler en fut enthousiasmé. En 1939, on lui prépara même une maquette encore plus grande, de 3 mètres de haut. «Qui me croyait quand je disais que ce serait un jour construit», disait Hitler en jouant avec la maquette de bois.

Maquette du grand dôme de Berlin ( jamais construit)
 Interfoto/Alamy Stock Photo

À cet égard les proportions étaient grotesques. Sous le Grand Dôme, il y avait une seule salle, mais elle pouvait accueillir 180.000 personnes debout (la place Adolf-Hitler pourrait en accueillir un million) ! Pour Hitler, cet édifice serait son Saint-Pierre de Rome (quoique d’un volume intérieur 17 fois plus important que celui de la basilique Saint-Pierre), créant un véritable culte autour du Führer. L’intérieur du Dôme avait un diamètre de 250 mètres, et la coupole, qui prenait naissance à 98 mètres de haut, ferait 220 mètres de hauteur.

Des tribunes s’élèveraient sur trois rangs jusqu’à une hauteur de 30 mètres, soutenues par 100 colonnes de 24 mètres de haut. Face à l’entrée, une niche de 50 mètres de haut et large de 28 mètres devait être couverte d’une mosaïque d’or; devant la niche se dresserait, sur un socle de marbre de 14 mètres de haut, un aigle impérial tenant dans ses serres une croix gammée. «Au début de l’été 1939, se souvient Speer, me montrant l’aigle impérial qui devait, à 290 mètres de hauteur, se dresser au sommet du Grand Dôme, tenant dans ses serres l’emblème du Reich, Hitler déclara : «Il faut changer cela. Ce n’est plus la croix gammée que l’aigle doit tenir, mais le globe terrestre. Pour couronner le plus grand édifice du monde, il ne peut y avoir que l’aigle dominant le globe».

Lorsqu’Hitler apprit que Staline projetait de construire, en l’honneur de Lénine, un centre des Congrès de 300 mètres de haut, soit plus haut que le Dôme, il dit à Speer avec dédain «qu’un gratte-ciel de plus ou de moins, un peu plus haut, un peu plus bas, qu’est-ce que cela signifie ? ». Mais le projet soviétique gâcha la fête…

Or cette architecture monstrueuse présentait cependant quelques problèmes. Premièrement, lorsqu’Hitler s’adresserait à la foule, il deviendrait si petit et insignifiant qu’on ne le verrait pas; deuxièmement, un certain Knipfer, spécialiste des questions aériennes au Ministère de l’air, qui avait entendu parler du projet, s’affolait à l’idée que le Dôme, émergeant des couches basses de nuages, serait un merveilleux point de repère pour des bombardiers ennemis. Mais Hitler répondit «que Göring lui avait assuré qu’aucun avion ennemi ne pourrait survoler l’Allemagne».

Un homme si modeste

La propagande de Goebbels arrivait encore à faire croire à la modestie proverbiale d’Hitler

Pourtant, au sein de ce centre gouvernemental, Hitler projeta, en 1938, de se faire construire un palais. Ce palais serait 150 fois plus grand que les appartements du chancelier Bismarck, et pouvait soutenir la comparaison avec celui de Néron. Le palais de Néron, la «Maison Dorée», faisait un million de mètres carrés (jardins compris), celui de Hitler en ferait le double.

Ainsi à titre d’exemple la salle à manger, aurait pu contenir plusieurs milliers de convives; des salles de réceptions gigantesques étaient prévues, ainsi qu’un théâtre baroque et rococo de 400 places. Par une suite de galeries, Hitler aurait pu parvenir jusqu’au Dôme et les galeries qui conduiraient à son bureau feraient…un kilomètre de long, pas moins. La Chancellerie actuelle, construite en 1931, était, selon Hitler «digne des bâtiments administratifs d’un trust du savon». Mais la chambre d’Hitler restait modeste : «Je hais toute magnificence dans une chambre à coucher. C’est dans un lit simple et modeste que je me sens le mieux».

Speer présentant son projet à Hitler
Photo Norman Smith

Hitler dit un jour à Speer : «Voyez-vous, je me contenterai d’une maison toute simple à Berlin. J’ai assez de puissance et je jouis d’assez de considération…mais croyez-moi, ceux qui me succéderont un jour, ceux-là auront besoin d’un tel apparat. Pour beaucoup d’entre eux, ce sera la seule façon de se maintenir. On ne saurait croire le pouvoir qu’acquiert sur ses contemporains un petit esprit quand il peut profiter d’une telle mise en scène… Voyez-vous, c’est la raison pour laquelle nous devons construire tout cela de mon vivant; afin que j’ai vécu là et que mon esprit confère une tradition à cet édifice».

Indubitablement, tout cela coûterait évidemment cher, très cher; Speer, en prison, évalua le prix des immeubles de la place Adolf-Hitler à au moins 5 milliards de marks. Speer calcula que la surface des immeubles représenterait plus de 25 millions de mètre carrés. Mais ni la démesure ni le prix n’importaient aux yeux du Führer…

Pourtant, dès 1939, le moral de la population changea, comme celui d’Hitler d’ailleurs. C’en était fini de l’adulation spontanée du peuple, et Speer savait que, si cela se révélait nécessaire, Hitler n’hésiterait pas à faire tirer sur la foule. Hitler déclara un Jour à Speer : «Il n’est quand même pas exclu que je sois une fois obligé de prendre des mesures Impopulaires. Peut-être y aura-t-il alors une révolte. Il faut se prémunir contre cette éventualité : toutes les fenêtres des bâtiments donnant sur la place Adolf-Hitler devront être munies de lourds volets blindés coulissants en acier, les portes elle-mêmes devront être en acier, et l’unique accès de la place doit être fermé par une lourde grille de fonte. Le centre du Reich doit pouvoir être défendu comme une forteresse». Et il ajouta : «Pensez-donc si un jour il y avait des manifestations de rue !». A propos de l’avenue de 120 mètres de large qui conduisait à son palais, il dit : «S’ils montent me rejoindre avec leurs véhicules blindés (Hitler faisait ici allusion à sa garde personnelle, la Leibstandarte) en roulant sur toute la largeur de cette avenue, il n’y aura pas de résistance possible». 

Plan maquette de Germania ( le nouveau Berlin) voulu par Hitler et imaginé par Speer

De fait, la façade du palais de Hitler reflétait le divorce survenu entre Hitler et son peuple, mais Speer ne s’en rendait pas compte. Elle ne comportait aucune autre ouverture que le grand portail d’entrée et le balcon d’où Hitler pourrait se montrer à la foule. Mais ce balcon se trouverait à 14 mètres de haut, soit à hauteur d’un cinquième étage…

Autrefois, Hitler était sorti maintes fois sur le «balcon historique» pour saluer la foule. Mais maintenant, quand ses aides de camps lui demandaient de se montrer, il répondait : «Laissez-moi donc tranquille !».

Un déjeuner chez Maxim’s

En 1941, Albert Speer avait déjeuné chez Maxim’s avec des artistes français et allemands, dont Jean Cocteau d’ailleurs. 

Speer développa devant eux sa théorie. La révolution française avait remplacé le style rococo décadent par une nouvelle conception du style. Les meubles, très simples, avaient de belles proportions. Puis vint le Directoire, qui avait commencé à employer des moyens plus riches. Mais le style empire avait bouleversé ce bel équilibre. Des ornements pompeux apparurent sur les formes encore classiques de la période précédente, puis, avec le «Bas-empire», s’étalèrent le faste et la richesse.  Ainsi, sous Napoléon, s’était fourvoyée une évolution stylistique prometteuse. Or, affirma Speer, cette évolution avait marqué le glas de Napoléon; on avait observé en 20 ans ce qui en principe prend des siècles. Ainsi on était passé des constructions doriques de l’Antiquité aux façades baroques du Bas-hellénisme, ou des constructions romanes au gothique tardif.

C’est ainsi que bien plus tard, en prison, à Spandau, Speer s’aperçu que cette théorie s’appliquait merveilleusement bien  au Troisième Reich, et que ses propres projets annonçaient la fin inéluctable du régime hitlérien. Or, dans le feu de l’action, Speer n’en eu aucune conscience, pas plus que l’entourage de Napoléon, qui avait sans doute vu dans les salons surchargés de la fin de l’Empire rien de plus qu’une manifestation de la grandeur de l’Empereur. A partir de 1937, Hitler avait encouragé cette tendance au pompeux, et Speer, sous la pression d’Hitler, s’éloigna de plus en plus de ce qu’il considérait comme «son style».

«Les édifices que nous avons conçus en 1939 étaient en fait du pur néo-empire comparable au style qui, cent-vingt ans plus tôt, peu avant la chute de Napoléon, avait étalé surcharges, excès de dorures, amour du faste et décadence. Par leur style, mais aussi par leur démesure, ces édifices révélaient clairement les desseins de Hitler».

*) «Erinnerungen», Albert Speer, Propyläen Verlag, 1969
En version française :
«Au coeur du troisième Reich», Albert Speer, Arthème Fayard, 1971 

Illustration de entête: Visite d’Hitler accompagné de Speer sur le site du Hirschbachtal. 22.3.38.  

Le XXème siècle, un siècle de fer et de sang par Jacques Trauman

Une série de 15 articles/ Staline, Hitler et Mao

Calendrier de publication

Saison 1
Staline
1/1 Une sympathique petite équipe
mise en ligne à partir du vendredi 6 novembre 2020
1/2 Un dîner qui finit mal
mise en ligne à partir du vendredi 13 novembre
1/3 Le tribunal des flagrants délires
mise en ligne à partir du vendredi 20 novembre
1/4 Une improbable rencontre
mise en ligne à partir du vendredi 27 novembre
1/5 Un mélomane passionné
mise en ligne à partir du vendredi 4 décembre

Du fait d’une attaque informatique qui a considérablement endommagé et paralysé notre magazine pendant près dun mois et mis à mal un certain nombre darticles, les mises en ligne initialement prévues pour cette série darticles de Jacques Traumann ont du être décalées. Nous vous prions de bien vouloir nous excuser.

Voici la nouvelle programmation :

Saison 2
Hitler
2/1 Dans la tannière du diable
mise en ligne vendredi 5 février 2021
2/2 Le style c’est l’homme
mise en ligne à partir du vendredi 12 février 2021
2/3 Hitler chef de guerre
mise en ligne à partir du vendredi 19 février
2/4 Le commencement de la fin
mise en ligne à partir du vendredi 26 février
2/5Vingt-quatre heures avant l’apocalypse
mise en ligne à partir du vendredi 5 mars

Saison 3
Mao Zedong毛泽东
3/1 La momie de  Zhongnanhai
mise en ligne à partir du vendredi 12 mars
3/2 Mao et Staline
mise en ligne à partir du vendredi 19 mars
3/3 Dans la tannière de la louve
mise en ligne à partir du vendredi 26 mars
3/4 Guerre et Paix
mise en ligne à partir du vendredi 2 avril
3/5 Nous sommes informés de tout, nous ne savons rien
mise en ligne à partir du vendredi 9 avril

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