Les Galeries Poirel à Nancy viennent juste de présenter une exposition intitulée« L’erreur commune fait la loi» organisée autour des oeuvres de près de vingt-sept jeunes artistes, étudiants à l’École nationale supérieure d’art de Nancy.


La chronique de Léa ANDRÉ-SARREAU


Ce qu’on cache, ce qu’on laisse dans l’ombre, ce qu’on rectifie pour ne laisser entrevoir que l’oeuvre finie, lisse, vidée de toutes ses tentatives, hésitations. Quelque part, c’est esquiver le réel, l’amputer, que de vouloir montrer uniquement le résultat du geste créateur, et pas ce geste lui-même. C’est même trahir ce que l’art a de plus cher, sa vérité, sa proximité avec le spectateur aussi. Comment reconstruire l’oeuvre d’art? La déconstruire, la démanteler, pour en révéler les faiblesses qui ont conduit à son édification.

De quelles erreurs s’agit t-il ? Les erreurs de la vie, de la société, des individus, des artistes, des créateurs? Toutes ces erreurs sont mêlées, les unes mènent aux autres, sans que la collectivité en soit consciente: ce sont les faux pas, les contresens, la bêtise qui forgent l’art, celui du quotidien, et celui des expositions.

Le quotidien est fait de dysfonctionnements”: pourquoi une plante en plastique ne revendiquerait-elle pas son artificialité? Pourquoi faire croire qu’elle a une odeur, un relief, comme toutes les autres, si elle n’est que reconstitution? Ne retrouve t-elle pas sa force, replacée au milieu d’autres plantes artificielles, exposées pour ce qu’elles sont, et non dans le but de faire croire à leur véracité? L’exposition révèle ainsi des touches d’absurdité, d’incohérences rendues normatives, banales, par le quotidien. Redonner aux erreurs du quotidien ce qu’elles ont d’extraordinaire, littéralement, de hors norme.

Célébrer ces gestes dont nous ne voyions plus effets, mais qui aboutissent à l’élaboration constante de petites oeuvres. Un panneau criblées de tags, de gribouillis, d’inscriptions, de dessins, permet de reconstruire artificiellement l’enfance, reconstruction qui prend la forme du spontané, pour laisser une trace, même factice. Il s’agit de retracer les hésitations, les colères enfantines puis adolescentes, et de chercher en elles ce qu’il y a de stable, de potentiellement éternel. De faire donc de la maladresse un moteur de la création.

Les oeuvres de l’exposition sont en cela des sortes d’anti-oeuvres, en recomposition permanente, d’abord soumise à des conditions de mise en forme particulières: les panneaux nous indiquent bien que les oeuvres ont été montées de façon aléatoire, leur élaboration est soumise en partie au spontané, à l’instinct. Ces oeuvres n’obéissent qu’à la loi de l’erreur, qui permet de tout déconstruire, de réduire à néant si on le souhaite, d’abandonner l’idée initiale, préconçue qui a fait naître l’oeuvre pour la faire évoluer au gré des désirs. Ensuite, ces oeuvres sont propices au perpétuel changement parce que le regard du spectateur, souvent décontenancé, doit s’adapter, changer d’angle pour appréhender l’oeuvre. Ces oeuvres revendiquent une insuffisance qui réclame un regard, elles sont là presque par erreur, et ne peuvent devenir erreur commune, donc loi, qu’avec une réception. L’enjeu de l’exposition réside là: accepter la déficience de l’oeuvre.

C’est l’erreur qui est la victoire de la vie sur la mécanique”: et il y a bien cette idée de revendiquer, d’exhiber presque ce qui n’est pas montrable une femme au visage pétrifié d’horreur tient dans ses bras son enfant mal formé, victime de la malnutrition de sa mère, mais dans certains pays, le handicap est une forme de beauté, la malformation un signe de singularité positif. L’exposition renverse ainsi les tendances, l’ordre et les critères établis par une société qui prône la transparence absolue, qui polie la laideur, l’abject. L’art ne peut plus être beau, s’il est à l’image de nos dérives, mais ces dérives sont inexorablement liées à la création. L’oeuvre, c’est aussi la contingence, ce qui aurait pu rester dans l’anonymat, mais qui est révélé, grâce à l’espace de l’exposition: une vidéo met en scène un figurant qui ne sait pas qu’il est filmé, il devient acteur à travers le regard de la caméra, qui agit sur lui comme un révélateur. Cette “mise en scène non mise en scène” illustre parfaitement cette idée que l’art est anarchique, surgit comme tel, par inadvertance, et c’est lorsqu’il prend conscience de lui-même qu’il se réalise. L’espace artistique transfigure tout objet, surtout celui qui n’était pas fait pour être là. L’exposition regorge d’objets quotidiens, qui dégagent une étrangeté parfois dérangeantes, comme s’il fallait chercher le bizarre, le malaise dans ce qu’il y a de plus proche: une construction en bois évoque des ruines transformées en terrain de jeux, des lignes épurées, un cerceau suffisent à déclencher un univers recréé de toutes pièces de façon accidentelle. L’essentiel, le nécessaire (l’enfance et son souvenir comme possibilités pour se construire) est développé à partir de presque rien, d’une épave, d’une dévastation.

L’erreur, c’est aussi la discordance, la discontinuité physique, l’erreur fait l’oeuvre car elle est déformation, alternative au réel. Le minimalisme de certaines oeuvres, qui peut perdre le spectateur, l’amène à apporter sa propre interprétation de la notion d’erreur, qui n’est pas figée, l’erreur est commune justement parce qu’elle est singulière. Le thème de la saturation revient presque dans chaque oeuvre, un simple motif linéaire repris à l’infini se suffit à lui-même, pour aboutir à une forme abstraite mais qui n’est née que d’elle même.

Un tableau jonche le sol, comme une esquisse d’oeuvre, impossible à finir, ouverte à toutes les possibilités. Cette simple mise en scène dit la difficulté de créer et d’exposer, suggère le geste, la tentative qui ont précédé pour figer l’oeuvre, et le vide laissé. L’utilisation de l’espace est révélateur: nous sommes au sein d’une exposition, mais cet espace est remis en cause, mis à mal, il n’est plus synonyme de confort. Puisqu’il faut davantage qu’être exposé pour qu’une oeuvre vive…Créer, ou plutôt tenter de créer, car si on cesse de tenter, et qu’on trouve, on ne créé plus, c’est hasarder, déplacer, changer d’avis. Ces mises en scène de l’erreur, croquis répétés, portraits inlassablement réitérés, coups de crayon, brouillons conservés, fragilisent les oeuvres, fugitives, exposées au glissement, au dérapage, mais paradoxalement à la rectification permanente. L’erreur devient la condition de la non erreur.

L’erreur, c’est le processus incertain de l’art qui émerge pour mieux s’affirmer, magnifier ce qu’il a de plus prosaïque afin de renverser le geste créateur, le désacraliser par la transparence.

Léa André-Sarreau


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