Art and state, a unique French specificity


Si les débats organisés à La Documentation Française et animés par des personnalités représentatives sont d’une grande richesse thématique, ils permettent surtout de confronter dans un cadre intimiste et feutré (ce qui n’est pas indifférent) différents points de vue et de discuter sur des sujets sensibles en parfaite harmonie. Le dernier en date « Politique culturelle, fin de partie ou nouvelle saison ? » animé par Jean-Christophe Castelain, rédacteur en chef du Journal des arts, avec Françoise Benhamou, économiste, professeur à l’Université Paris 13, et Laurent Martin, professeur d’histoire à l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3 à la Librairie du Citoyen ce mardi 6 octobre a notamment permis un débat serein quoi que vif sur un sujet sensible ayant trait notamment à la diffusion de l’art contemporain et au rôle de l’état.

« L’État,, représenté par les DRAC programme en région des expositions qui coûtent une fortune, c’est de l’art contemporain sans intérêt, on restaure une bergerie ça coûte une fortune, on y met une voiture avec des vélos, des faux moutons alors qu’il y en a des vrais à côtés, bref, des pauvres installations qui n’ont aucun sens et qui coûtent de l’argent, ça baisse le niveau de la culture, ça ne sert à rien et la preuve c’est que personne ne va voir ça. L’Etat n’a aucune idée de ce qui intéresse les gens dans les régions. »

C’est peu ou prou en ces termes que s’est exprimée une personne venue assister à la rencontre-débat « Politique culturelle, fin de partie ou nouvelle saison ? », quai Voltaire à Paris à la librairie de la Documentation Française. Quelques rires s’étouffent dans la salle et un certain malaise est palpable du côté des intervenants face à ces propos quelque peu véhéments à l’encontre des DRAC, mais surtout et avant tout face à l’art contemporain, réaction qu’aurait à n’en pas douter applaudi M. Alain Finkielkraut qui rappelait dans On n’est pas couché samedi dernier son mépris pour les artistes contemporains comme Jeff Koons et Paul McCarthy.

Françoise Benhamou, économiste et professeur à l’Université Paris 13 et Laurent Martin professeur d’histoire à l’Université Sorbonne Nouvelle tentent de recentrer le sujet et le rédacteur en chef du Journal des arts, Jean-Christophe Castelain sans pincettes réplique qu’il s’agit là d’un autre débat.

Pourtant c’était bien ce débat qui avait amené chez cette personne une telle question et provoqué une telle colère. Après une heure trente d’un riche débat sur le thème de la politique culturelle, dans la salle, certains en étaient donc encore là, à se demander s’il était normal de dépenser l’argent public dans des expositions, et plus largement des projets culturels qui ne touchent pas le grand public.

Ne nous mentons pas, cette réaction n’est pas un cas isolé, plusieurs évènements récents comme le changement de programmation du théâtre municipal de Saint-Priest jugée trop élitiste par la nouvelle mairie UMP, la polémique autour du spectacle Tragédie d’Olivier Dubois vivement critiqué en Vendée par une élue FN, et la liste est longue. Nombreux sont ceux qui pensent que les subventions du ministère de la culture, des collectivités territoriales et des municipalités sont destinées à des projets artistiques « élitistes » qui ne concernent qu’une frange de la population « intello » (expressions devenues péjoratives dans nos sociétés contemporaines). Quelques minutes avant cette intervention Laurent Martin revenait sur les critères d’évaluation qui déterminaient l’attribution ou le maintien d’une subvention à une institution culturelle. Comment choisir, quels critères sont pertinents, doit on subventionner les institutions et les compagnies en fonction de leur taux de fréquentation et de leur rentabilité comme le souhaitait Nicolas Sarkozy lorsqu’il demandait à Christine Albanel alors ministre de la culture de veiller à ce que les subventions soient versées aux projets qui touchent le plus large public. Françoise Benhamou prend soin de préciser que les évaluations par la Cour de comptes sur les retombés économiques sont légions dans le secteur culturel, mais qu’elles ne doivent pas être surévaluées car il s’agirait d’une mauvaise entrée : « On investit dans la culture pour d’autre raisons que des raisons économiques. » Et Laurent Martin de confirmer que non, « l’économie n’est pas la finalité des investissements culturels ». Il y a bien entendu, pour justifier les dépenses faites dans les institutions culturelles avec l’argent du contribuable, le fameux « levier économique » que seraient les musées, les théâtres etc. créateurs d’emplois, fonctionnement des commerces de proximités, vecteurs touristiques. Pour Françoise Benhamou, encore une fois, il ne faut pas se mentir, le « levier économique » est un argument qui ne tient pas. Un parc d’attraction est un levier économique bien plus important pour une région qu’un Louvre Lens par exemple, pourtant c’est sur ce dernier qu’on décide d’investir. Les élus ont compris l’enjeu de la culture et si elle est parfois utilisée comme instrument politique elle n’en reste pas moins une priorité. L’humoriste Nicole Ferroni se demandait à juste titre il y a quelques semaines sur France Inter s’il fallait dire « ministère de la culture ET de la communication » ou « la culture EST communication », tout est dit.

En bref, une évaluation qui se baserait uniquement sur le taux de fréquentation reviendrait à subventionner ce que le public aime et donc inévitablement ce qui existe déjà. Or la subvention d’Etat n’est-elle pas un moyen de soutenir la recherche artistique et le développement de nouvelles pratiques culturelles? On ne saurait poser cette question sans aborder également cet interminable débat entre démocratisation culturelle et démocratie culturelle. D’un côté, la démocratisation culturelle vise à rendre accessible à tous les œuvres majeures de l’humanité, de l’autre la démocratie culturelle veut étendre la définition de culture à de nouvelles pratiques artistiques comme l’art de la bande-dessinée ou encore le Rap, qui comme le rappelle Françoise Benhamou sont naturellement plus démocratiques puisqu’ils s’agit de forme artistique populaire et de fait n’ont pas besoin d’une politique de démocratisation culturelle. Nous ajouterons, pour contredire Madame Benhamou que la démocratisation culturelle ne doit pas être à sens unique et qu’elle ne se résume pas à emmener aux théâtre et à l’opéra les jeunes de banlieue, mais qu’il s’agit également de faire entrer dans les milieux culturels et intellectuels moins populaires ces formes artistiques qui n’attendent qu’à être étudiée et intellectualisées sur les bancs des universités.

Pour Laurent Martin, le plan de démocratisation culturelle est un échec si l’on considère que l’aspect culturel se réduit, de façon caricaturale, aux Lettres et à l’opéra, mais considérant la nouvelle définition de la culture passée par le filtre de la démocratie culturelle, toute la population a accès à la culture, ou au moins à une culture. Habile pirouette que pourrait reprendre le gouvernement pour se féliciter de la réussite de la démocratisation culturelle et faire ainsi oublier l’échec du projet initial.

Mais revenons en au point que dénonçait cette personne dans l’assistance. Y a t il un lien entre l’origine du projet culturel et le projet artistique lui même. Une telle exposition d’art contemporain n’auraient-elle pas pu voir le jour sous le joug d’une politique culturelle locale ? Car à n’en pas douter, la déchéance artistique (sic) dont avait visiblement été témoin cette personne était de l’unique responsabilité de l’État, cet art « sans intérêt » serait né grâce et uniquement grâce aux subventions de l’Etat. Pourtant Laurent Martin rappelait en début de rencontre la disparition progressive de l’Etat dans les décisions culturelles au niveau local priant les élus locaux de maintenir une politique culturelle sur laquelle, sans être décisionnaire, le gouvernement garde un œil. Mais surtout l’Etat n’assure plus depuis une trentaine d’année les financements majeurs de la culture délaissant/déléguant (nous reprenons ici le lapsus révélateur de Laurent Martin) aux collectivités territoriales le soin de financer les projets culturels de petites et grandes envergures. Ce processus de décentralisation culturel s’est initié de lui même et continueras de lui même sans aucun doute selon Françoise Benhamou, « la vision très centralisée a vécu », une vision que déplore Laurent Martin qui considère que les DRAC doivent être maintenues comme des antennes culturelles de l’Etat en région.

Après avoir évoqué tous ces aspects de la politique culturelle et bien d’autres encore, la question (ou plutôt la remontrance) de cette personne venait sonner le glas. Ça n’était pas contre la politique culturelle qu’elle en avait, ça n’était pas la culture qui était visée, c’était simplement sa vision de la culture, sa culture qui n’était pas à son goût assez représentée, assez subventionnée. Et bien que toutes les formes artistiques soient subventionnées, chacun trouvera que la forme d’art qu’il déteste est toujours trop subventionnée. Chacun trouvera à redire sur l’inutilité de tel ou tel art, de telle ou telle œuvre, et ainsi, continuera l’unique raison pour laquelle l’art existe et existera malgré les pressions économiques : le débat.

Alors pour répondre à la personne de l’assistance qui avait pris la parole, Laurent Martin a simplement rappelé qu’en dehors de toutes considération politique et économique il demeurait dans la culture une dimension précieuse : « la liberté de programmation ».

Ronan Ynard


WUKALI 09/10/2015
Courrier des lecteurs : redaction@wukali.com

Illustration de l’entête: Exposition « L’art contemporain expliqué aux enfants». Gianni Colosimo, Centre Pompidou Metz 2011. Photo WUKALI


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