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Ovations chaleureuses en apothéose pour Nelson Goerner

par Pétra Wauters

Nelson Goerner est un invité régulier des grands festivals, et celui de La Roque d’Anthéron est sans doute l’un des plus chers à son cœur. Il fait même partie du comité artistique du festival cette année, aux côtés de Claire Désert et Victor Julien-Laferrière : il n’est donc pas seulement invité, il contribue à façonner la programmation 2026 et son concert du 3 août fera date.

Sa discographie, saluée par la critique internationale, reflète son goût pour un répertoire à la fois classique et rare : Chopin, Liszt, Rachmaninov, Brahms, Debussy, Beethoven et Albéniz, ainsi que Paderewski, Godowski et Ravel. Nelson Goerner y conjugue virtuosité et sensibilité artistique.

Le pianiste a un lien intime avec Iberia, jouée ce soir-là. Ce qui rend ce concert particulier, c’est justement le rapport de Goerner à cette œuvre. Il en parle en des termes très forts : « Je suis d’origine argentine, cette musique me touche, elle est comme une flèche qui me transperce », expliquant qu’il perçoit dans cette suite en quatre cahiers, qui évoque l’Andalousie et les quartiers populaires de Madrid, une œuvre d’une envergure majeure.

Nelson Goerner. La Roque d’Anthéron 03/08/2026
©Photo Franck Denis

On le perçoit bien : Albéniz n’a pas cherché à peindre des « cartes postales », même si les images surgissent parfois au détour d’une page éloquente. Il transpose au piano les rythmes, les couleurs et l’énergie du flamenco et de la musique populaire andalouse. Chaque titre est un lieu réel, souvent un quartier ou une fête, et c’est surtout un prétexte pour capter une atmosphère, une danse, une lumière.

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Et cela, Nelson Goerner l’a bien senti : il est tout à fait dans son élément pour traduire ici un climat rêveur et nostalgique, là une ambiance légère et dansante,  à El Puerto, on y danse ! Vient ensuite Corpus Christi en Sevilla, sans doute la pièce la plus spectaculaire du cahier : on « sent » la ferveur populaire sous les doigts du pianiste, avant un passage plus intime qu’on trouve tout aussi sublime.

Complexe encore, le cahier II s’ouvre sur Rondeña, aux rythmes à couper le souffle et au caractère fier. Que dire d’Almería, à l’ambiance chaleureuse, ou de Triana, toute en joie,  sans doute l’une de nos préférées.

On aime tout dans le cahier III. Avec El Albaicín, une ambiance nocturne, sombre, sensuelle : le chant du piano se fait grave et profond. On tombe dans la mélancolie avec El Polo, pièce douloureuse ; plus légère, Lavapiés.

Et dans le dernier cahier IV, on se dit qu’il a du mérite, notre pianiste car visiblement il a chaud, comme nous tous, sauf que lui nous offre un récital de folie ! Il nous fait voyager de Málaga à Jerez, et tant d’audace de la part de Nelson Goerner nous subjugue. Et l’on termine cette œuvre grandiose par Eritaña, l’une des pages les plus lumineuses, exubérantes et festives de ce cycle.

Les défis de l’œuvre sont immenses, et le public le sait : il applaudit à tout rompre, ayant pris toute la mesure des difficultés et s’enflammant devant cette Iberia réputée comme l’un des sommets du répertoire pianistique, une merveille pour le piano, comme le saluaient Debussy et Messiaen. C’est techniquement incroyable : Goerner lui-même a évoqué le mouvement Lavapiés, célèbre pour ses difficultés pianistiques liées à ses entrelacs polyphoniques et ses croisements de mains, l’un des passages les plus redoutés du répertoire pianistique du XXᵉ siècle naissant.

Nelson Goerner. La Roque d’Anthéron 03/08/2026
©Photo Franck Denis

Mais le pianiste a aussi un devoir d’atmosphère, si l’on peut dire : d’un morceau à l’autre, il ne s’agit pas seulement de virtuosité. On s’émerveille par tant d’endurance ! Car jouer un cahier entier exige de gérer son énergie sur la durée tout en construisant une trajectoire narrative claire, dans une écriture tellement dense.

Ce qui est captivant et réussi, c’est l’alternance de pièces extraverties et de pièces intérieures. On est davantage dans le sensoriel que dans la description : le chant du piano rend la texture de la guitare et on entend encore le chant andalou…

C’est un concert phare : comme chaque année, le festival nous fait découvrir un pianiste au sommet de son art, ici profondément habité par cette musique qui résonne avec ses propres racines sud-américaines, et qui s’attaque à l’un des Everest du répertoire pianistique.

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