France Musique ne s’y est pas trompée, en installant ses micros au plus près de la scène elle a su capter cet instant d’exception pour offrir à ses auditeurs la présence d’un des plus grands maîtres du clavier de notre époque : Nikolaï Lugansky

La Roque d’Anthéron. Juillet 2026. ©photo Franck Denis
Et nous, dans cette salle en plein air, au milieu des platanes et des séquoias, sommes aux anges, malgré la chaleur de ce début de soirée. Un instant, on s’étonne : tiens, les cigales ne chantent plus ! On attend Николай Луганский, pardon, Nikolaï Lugansky. Il entre en scène. Puis, aux premières notes de Chopin, les cigales reprennent leur chant et se joignent à leur tour au concert, comme si elles avaient patiemment attendu ce moment… Étonnant…
Le moment est rare
Nikolaï Lugansky est reconnu pour un jeu qui paraît tout en retenue, et pourtant, il donne tout ! La formule est un peu galvaudée, « tout donner », mais il y a bien de cela. Cela ne se voit pas, cela s’écoute !
S’il affiche une certaine retenue, voire une sobriété expressive qui pourrait être prise pour du détachement, il est entièrement dans son œuvre, au service de son programme. Il est juste. Pas de sentimentalisme appuyé, aucun effet virtuose gratuit. Il n’a pas besoin d’en faire trop, ni de forcer le trait.
Il respecte la ligne mélodique, l’architecture d’ensemble, sans effusion romantique excessive. Dans Chopin, Lugansky est dans la continuité, dans la fluidité. Dans Schumann, pas de folie non plus chez le pianiste, mais la prise de risque, même si cela peut paraître paradoxal, est justement là : celle de ne pas en prendre, pour rester dans le « vrai », dans le raffinement. On débute la soirée avec :
Chopin – Trois Impromptus
Impromptu n°1 en la bémol majeur, opus 29
Impromptu n°2 en fa dièse majeur, opus 36
Impromptu n°3 en sol bémol majeur, opus 51
Les Impromptus de Chopin sont très appréciés du public. Ils ouvrent un univers de poésie et de liberté. Tout semble naturel, spontané, presque improvisé, alors que cette apparente simplicité cache une construction d’une grande finesse. Depuis notre place, on distingue très bien le travail des mains : une chance.
Impromptu n°1, op. 29 (la bémol majeur), ou comment donner une impression de liberté et de naturel. Les triolets de la main droite sont d’une belle régularité, tout en souplesse. On entend ensuite un chant plus intime qui se déploie avec délicatesse, tandis que la main gauche reste discrète. Tout l’art consiste à trouver le juste équilibre entre les voix.
Et cet équilibre, Nikolaï Lugansky le trouve également dans l’Impromptu n°2, opus 36, qui nous paraît être le plus difficile à maîtriser musicalement, tant il change constamment d’apparence. Il faut suivre ses transformations sans jamais perdre le fil du discours.
L’Impromptu n°3, opus 51, est plus énigmatique et très sophistiqué. L’interprétation du pianiste nous enchante par son élégance et sa subtilité.
Schumann – Humoreske, opus 20
C’est probablement la pièce la plus exigeante du programme. On y trouve des changements d’humeur brusques, des contrastes permanents, que l’on suit sans jamais perdre le fil malgré la longueur de l’œuvre. Elle demande une indépendance des mains hors du commun, mais aussi une grande maîtrise de l’architecture musicale. Là encore, Lugansky impressionne par sa capacité à donner une impression d’évidence, sans jamais souligner les difficultés.
Chopin – 24 Préludes, opus 28
Sans doute, pour nous, le sommet du programme. Chaque prélude représente une difficulté technique et musicale évidente, y compris les plus courts. Les n°16, n°19 ou n°24 nous paraissent particulièrement redoutables. Mais la magie de ce cycle réside aussi dans son incroyable diversité : ces vingt-quatre pièces sont parfois très différentes, voire opposées, et pourtant elles forment un ensemble d’une profonde cohérence.
Les Préludes ne sont pas une simple succession de morceaux. Ils racontent une histoire, ils sont comme « connectés », pour reprendre un terme d’aujourd’hui. Ils possèdent une continuité, une respiration commune. Nikolaï Lugansky ne se contente pas de les enchaîner : il les habite. Il leur donne une unité, une profondeur, une évidence.
Après avoir parcouru des univers aussi différents que ceux des Impromptus, de la « Humoresque de Schumann » et des Préludes de Chopin, le pianiste a accompli un véritable grand écart stylistique. Et il a brillamment relevé le défi.
Une soirée rare, où la maîtrise n’a jamais effacé l’émotion. Mais Nikolaï Lugansky ne nous quitte pas encore.

Il se remet à son clavier pour nous offrir des bis superbes, et dans le public, beaucoup confiaient se sentir « sonnés », comme partis ailleurs, avec un mal fou à revenir sur terre après un tel moment de musique. Et les trois bis sont à son image, généreux, et aucun n’est une « simple friandise ». Ce sont des pièces à part entière, exigeantes, pleines de caractère.
Mendelssohn, « Illusions perdues » (Romances sans paroles, op. 67 n° 2) C’est une manière de revenir sur scène avec douceur, tout en virtuosité aérienne.
Chopin, la Fantaisie-Impromptu Offrir cette pièce en bis, c’est un vrai cadeau au public, car elle est identifiable et aimée de tous !
Rachmaninov, le Prélude en sol dièse mineur op. 32 n° 12 : Émotion encore avec l’une des pages les plus touchantes et nostalgique de Rachmaninov . Il nous laisse pour de bon, sur cette note grave, enveloppante.
On n’est toujours pas revenu sur terre et c’est tant mieux !
Le festival, suite du programme
Miki Yamagata
piano
Fauré – Chopin – Beethoven – Schubert
La Roque d’Anthéron – Auditorium Centre Marcel Pagnol
Vendredi 31 Juillet à 16h00
The BanXhies
Louise Acabo
clavecin
Roxana Rastegar
violon
Caldara – Vivaldi – Legrenzi – Bach – Porpora – Marini
La Roque d’Anthéron – Cloître de l’Abbaye de Silvacane
Vendredi 31 Juillet à 18h30
Récital
Vanessa Wagner
piano
Intégrale des Études de Glass
La Roque d’Anthéron – Parc de Florans
Vendredi 31 Juillet à 21h00
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