Le public sans voix, il est sympathique, Bertrand Chamayou, d’emblée, on le trouve proche de nous. On en parle dans les allées du parc ! Il prendra à plusieurs reprises la parole pendant le concert pour nous expliquer, en toute simplicité, le concept du programme de ce lundi 20 juillet au Parc de Florans de La Roque-d’Anthéron.
Le pianiste toulousain salue l’idée des écrans de chaque côté de la scène, qui permettent au public de suivre, car on peut être un peu perdu sans « repère », même avec un programme qui sert aussi d’éventail en ce début de soirée… et qu’on aura du mal à lire à la nuit tombée.
Autour des Romances sans paroles de Mendelssohn, il y a en effet du beau monde à apprécier, et des liens à faire avec des maîtres du romantisme allemand, mais aussi avec des compositeurs du XXe siècle qui font chanter le piano. Et le piano de Chamayou chante ! Il faut dire que le récital est bien rôdé, et le fil conducteur, les Lieder ohne Worte de Mendelssohn, dont il a d’ailleurs sorti un disque chez Erato, nous porte sans effort ! Il a choisi une douzaine de pièces mises en dialogue avec d’autres compositeurs, tels que Fauré, Clara Schumann, des transcriptions de lieder par Liszt, un étonnant Song without (good) words joué avec humour, et un arrangement encore plus étonnant de Tōru Takemitsu sur Golden Slumbers des Beatles. La mélodie originale n’est pas toujours évidente à repérer une fois transformée par l’écriture de Takemitsu.
La seconde partie bascule dans le contemporain, avec Crumb et Kurtág : on aime, on n’aime pas… On entend dans le public des avis mitigés, certains pensant qu’il faut s’habituer et se faire l’oreille, d’autres surpris qu’on puisse ne pas apprécier cette musique qui « bouscule » et qui est savante ! Quelle belle conclusion à ce concert que la Wanderer-Fantaisie de Schubert, pourrions-nous dire, l’œuvre « de grande envergure de la soirée ». Mais ne nous y trompons pas : la simplicité apparente n’est pas non plus du côté des miniatures. Il y a des niveaux de difficulté incroyables dans celles de Mendelssohn, Fauré et Clara Schumann…
Certes, c’est souvent court, on est d’ailleurs autorisé à applaudir entre chacune d’elles, précise Bertrand Chamayou, sans doute amusé par nos hésitations, mais il y a de grandes difficultés dans la plupart des pièces, surtout dans le legato : il lui fallait trouver une belle variété de couleurs sur de si courts formats. Assurément, avec notre pianiste, il n’y a aucun risque de monotonie. Et pour revenir un instant sur les transcriptions de Liszt : on est fasciné par elles, virtuosité ajoutée par l’écriture pianistique si riche de Liszt par-dessus le lied original. On pense à Auf Flügeln des Gesanges, lied de Mendelssohn transcrit par Liszt, ou encore à Frühlingsnacht, et enfin à Widmung, autre lied de Schumann transcrit par Liszt. Liszt part d’une mélodie vocale existante et la transforme en pièce pour piano seul, en enrichissant considérablement l’ensemble par des ornementations et un accompagnement plus dense. Voilà qui exige du pianiste qu’il fasse entendre distinctement le chant original tout en maîtrisant la virtuosité ajoutée par Liszt. C’est sublime !
Et pour en revenir à Crumb et Kurtág, étonnants et riches eux aussi : de toute évidence, il y a une exigence de timbre et de précision rythmique, et à nous de nous familiariser avec ces sonorités inhabituelles. On est loin de la virtuosité pure, mais on y arrive avec la Wanderer-Fantaisie : le sommet technique, et un réel défi ! On aime ces formes différentes, tantôt lentes et mélancoliques, tantôt martelées et héroïques : l’oreille reconnaît un « air de famille » entre des passages pourtant très contrastés en tempo et en caractère.

© Photos ©Franck Denis
Et puis, Chamayou assure, avec son toucher raffiné et son sens du chant qui conviennent parfaitement aux miniatures. Il est à l’aise dans le répertoire contemporain aussi, alors qu’on le salue surtout comme un pianiste très romantique. Car Bertrand Chamayou est effectivement surtout connu et salué comme un grand pianiste du répertoire romantique et de l’école française… On pense à ses intégrales des Années de pèlerinage de Liszt, de Ravel, et bien d’autres encore. C’est précisément pour cela que son aisance dans le répertoire contemporain, Crumb, Kurtág, peut être soulignée comme quelque chose d’assez rare et même surprenant chez lui.
György Kurtág, compositeur hongrois né en 1926 en Roumanie, « il va fêter son centenaire ! », précise Bertrand Chamayou, permet au pianiste de prendre du plaisir avec des pièces rares. Il ne joue pas toujours sur les touches, mais directement à l’intérieur du piano ! Il s’assoie devant son clavier, puis se lève, se penche sur la caisse, frotte, gratte, va chercher la corde à main nue ! Ce n’est pas ce pour quoi on l’attend en priorité, mais c’est bien de nous surprendre !
En bis, « Perpetuum mobile » , une pièce de György Kurtág : il n’est toujours pas dans un jeu véloce, et là encore, le public est surpris. Le pianiste fait courir sa main sans interruption sur le clavier. Il crée un mouvement perpétuel de sons glissés, pas de notes frappées une à une : le jeu est inhabituel et nous ravit. Mais ne nous y trompons pas : cela paraît « presque enfantin », mais quelle maîtrise !
Une belle soirée, avec ces tableaux « intimes » dans lesquels le piano de Bertrand Chamayou a « joué toutes les voix », et nous a « enchantés, autrement ».
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