L’exposition à Paris au Musée du Luxembourg rend un hommage particulièrement vibrant à cet artiste, au travers d’une exposition dont la scénographie et la muséographie n’ont rien à envier (bien au contraire !) aux plus grands musées. Un large espace y est laissé aux œuvres, dont l’accrochage permet au spectateur de prendre toute la mesure à la fois de la diversité mais aussi de l’unité du travail de Marc Chagall au cours de son existence de peintre.

Si l’est un artiste qui a traversé le XX° siècle en laissant une empreinte vivace et unique dans l’imaginaire collectif, c’est bien Marc Chagall. Certes, il n’a pas l’aura politique et ou vindicative d’un Picasso ou d’un Kandinsky, mais c’est justement parce qu’il transcende les mouvements, s’en affranchit et les confronte pour mieux affirmer son Art que son œuvre nous transperce et s’imprime si profondément en chacun de nous.

Il est difficile, voire impossible, de résumer Marc Chagall, malgré l’accessibilité de ses tableaux. C’est pourquoi je procèderai par petites touches, en tentant tant bien que mal de décrire les émotions et réflexions qui m’ont traversée lors de cette exposition.

Commençons par le commencement, et l’empathie. Oui l’empathie car rarement un peintre n’a su transmettre avec tant de justesse et bienveillance les tourments non seulement de l’existence mais aussi de la société. Lorsque, retourné en Russie après un passage en France, il est rattrapé par la guerre et qu’il en constate les maux, l’horreur que lui inspire cette situation transparaît à chaque coup de pinceau. Mais le paroxysme de son empathie, empreinte d’une sagesse que nous ferions bien de nous rappeler, explose dans ses œuvres de crucifixion, où il mêle judaïsme et christianisme, à la fois pour exprimer la souffrance commune à l’humanité mais également avec un message porteur d’espoir et de tolérance ( à cet égard, cet aspect particulier de son œuvre n’est pas sans nous rappeler le magnifique roman de Chaim Potok , Je m’appelle Asher Lev , qui semble s’être inspiré de Marc Chagall),

Son expression est toute de pureté sereine, sans parure, sans dorure, sans message tronqué, avec une simplicité et une noblesse qui nous plongent au cœur de ce Mal qu’il tente de contrecarrer à l’aide de ses couleurs.

Si le judaïsme tient une place particulière dans l’œuvre de Chagall, tant par la culture dont il est issu que par la spiritualité qui le guide, comme on peut le constater tout au long de l’exposition, il ne faut pas non plus réduire Chagall à cela. Le subtil mélange des cultures, entre Russie, France et Etats-Unis du peintre, associé aux diverses rencontres artistiques qu’il fait, lui permet de mettre en place un univers à la fois onirique et nostalgique, où la récurrence des figures, l’originalité de la composition et la force des couleurs nous donnent la possibilité d’osciller entre profondeur et légèreté, et d’apprécier en toute intimité ce morceau de vie qui nous est présenté.

Le message de Chagall ou plus précisément l’immanence qui procède de l’œuvre de l’artiste est entièrement emprunte de cette philosophie d’universel, de tendresse et d’amour, de paix et d’espoir, de ce ressort vital essentiel au cœur du Testament juif dont Chagall est nourri, tout comme l’oeuvre du romancier Isaac Bashevis Singer

Né dans un petit shtetl juif de Biélorussie, Marc Chagall eut très jeune à connaître les pogroms, les massacres commis sur les populations juives par les Cosaques ou les moujiks avinés excités par le pouvoir tsariste ou un antijudaisme nourri de prêches fanatiques. A vingt-trois ans en 1910 il quitte l’empire russe, pour venir en France vivre à Paris. Alors que le début de la Révolution russe triomphante eût laissé supposer la paix des peuples, rapidement la politique antisémite voulue par Staline et le parti communiste poursuivit les violences contre les communautés villageoises et leurs synagogues ou contre les intellectuels juifs. La pratique du bouc émissaire était un dérivatif commode. L’horreur absolue arriva lors de l’invasion nazie en Russie, d ‘abord des fusillades par dizaines de milliers, des exécutions sommaires, et la mise en place de la politique allemande d’extermination voulue par Hitler.

De tout cela, Chagall fut le porteur de mémoire. Dans ses différentes pérégrinations et déménagements que l’horreur des temps lui imposa, à Paris tout à d’abord puis à New-York, non seulement il n’oublia jamais, mais au contraire évoqua dans son œuvre peinte les terres violentées, les hommes broyées, les villages incendiés et surtout en contraste la pérennité du message juif et de la tradition chrétienne faite de fraternité et d’amour avec au cœur cette petite lumière d’étoile qui ne cesse jamais de briller même dans les ténèbres les plus terrifiants au bord du gouffre. Une poésie de fin des temps comme dirait Messiaen. Une expression de tendresse et de naïveté maîtrisée pour laisser une chance à l’espoir, à la vie.

D ‘amour humain, de tendresse pour l’être aimé, pour la femme, pour la compagne, pour l’épouse Bella , dans les interstices de calme et d’espoir.

Chagall est un homme libre et son art n’est soumis à aucune contrainte. S’il eut à connaître bien évidemment le mouvement cubiste (venant de Russie, il arrive à Paris en 1910, et découvre au même moment Picasso et Braque qui en sont les initiateurs) , il prend acte sans toutefois se lover intégralement dans ce style et cette manière de peindre ( Vue de la fenêtre à Zaochie, près de Vitebsk. 1915 ( Galerie Tretiakov à Moscou) ou Les Amoureux en vert de 1917)

La nature de l’oeuvre de Chagall s’est bien aussi évidemment le message biblique, une réminiscence de Rembrandt, l’ami et le maître ; une spiritualité enchâssée par une poésie populaire du quotidien et une réinvention du folklore russe et de la culture yiddish, avec un bestiaire de poules et de chèvres, d’anges et de mendiants musiciens sublimés. Cette même poésie étincelant dans des scintillements vifs et colorés droit sortis d’une palette de premier matin du monde, tons purs et chauds, charnels et intérieurs, rouges éclatants et denses, jaunes souffre, violets intenses.

Une spiritualité où le Christ en agonie est à terre, que le chandelier vacille, et que le ciel est couleur de sang quand brûle la chaume des toits des maisons des villages incendiés par l’ennemi invisible et barbare ( Obsession. Musée de Beaux-Arts de Nantes).

Nuits d’effroi et de mort, de deuil dans la nuit de Walpurgis des monstres de la nuit où caracolent et galopent, des juments de cauchemar comme dans un tableau de Füssli.

Chagall, entre Guerre et Paix, un regard ému sur l’éternité des temps. Une fidélité à une mémoire. Un regard de poète pour résister au monde.

Elsa Weiller.

Correspondante de Wukali à Paris


Illustration de l’entête. Chagall. Obsession. 1943. Huile sur toile de lin, 76 x 107,5cm. Paris, Centre Georges Pompidou, Musée national d’Art moderne/ Centre de création industrielle, dation en 1988. En dépôt au Musée des Beaux-Arts de Nantes.©ADAGP,Paris 2013/ Chagall.©Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN/ Philippe Migeat

CHAGALL ENTRE GUERRE ET PAIX

Musée du Luxembourg

19 rue de Vaugirard 75006 Paris

21 février – 21 juillet 2013


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