Chaque année, Le Tour de France, signe l’été et les vacances et borne juillet. Une poignée de héros, de chefs de file, la cohorte serpentine des équipes constituant un peloton bigarré et multicolore, avec vainqueurs d’étapes ou anonymes, toute une caravane d’athlètes qui enthousiasment la France et fournissentt le plus souvent matière à des moments d’émotion et de courage.

Le Tour ce sont aussi des histoires d’hommes, de volonté, de ténacité, mais aussi de souffrance et d’endurance, une épreuve aux nombreux visages où l’esprit d’équipe, le collectif, permet aux meilleurs de triompher, et certains maillots racontent quelquefois des histoires glorieuses ou désespérées. Les cols des Alpes ou des Pyrénées chantent la gloire et l’épopée du Tour, le Ventoux devient prométhéen, et tombent aussi des hommes, vaincus et brisés, victimes expiatoires d’une compétition cruelle, tandis que des géants s’affrontent pour quelques minutes de différence avant l’arrivée finale sur les Champs-Elysées – voie royale pour le triomphe d’un demi dieu sur la plus belle avenue du monde – pour la conquête d’un unique maillot jaune tant rêvé.

Hormis le Tour de France (la plus grande manifestation sportive après les Jeux Olympiques), aucune autre compétition cycliste n’a acquis son aura sauf peut-être dans l’immédiate après-guerre les 6 jours du Vél d’Hiv dans le 15ème arrondissement de Paris. Il est vrai que le lieu était chargé d’émotion.

Le vélo en art ou l’art du vélo

Si le peintre Maurice Vlaminck était un passionné du vélo (et avant même de pouvoir vivre de la vente de ses tableaux gagnait sa vie en participant à des courses), de très nombreux autres artistes l’ont ciblé comme sujet de leurs oeuvres, qu’il s’agisse de peintures, de ready-made avec Marcel Duchamp, de sculptures ou de photographies

Il représente aussi la liberté sexuelle et s’adapte tant aux hommes qu’aux femmes, bien que la compétition cycliste suivant ainsi le machisme des temps soit essentiellement réservée aux hommes. Il dégage même un certain érotisme. Il n’existe que pour son usage c’est à dire pour rouler, constitue un élément du décor urbain, placé contre un mur ou la borne d’un trottoir, représentant l’intrusion de la société moderne et mécanique, il contribue pareillement à réconcilier le monde moderne avec la tradition et de redécouvrir les charmes de la campagne.

Le vélo c’est la monture des héros modernes, le Bucéphale des conquérants, il est l’expression sublimé du centaure d’aujourd’hui et ne fait qu’un avec son champion. S’il fallait renommer les étoiles, son cadre élégant s’inscrirait droit dans le ciel pour former une constellation et chaque coureur rêverait mieux la nuit à la course du lendemain. Avec ses deux roues, il est binaire et chaque élément de sa structure est déjà un symbole sexuel, masculin ou féminin comme vélo et bicyclette. Mais son symbolisme est encore plus large que cela et si pour conduire cette monture il faille l’utilisation de la tête et des jambes,(pour reprendre le titre d’une célèbre émission de jeu télévisé d’autrefois) le vélo réunit la terre avec le ciel, Gaïa et Ouranos, la chaussée ou la piste sous la trace du pneu et de la roue, avec l’air et le vent qui cinglent le visage du cycliste dans le rictus de l’effort et de la ténacité mais parfois aussi de la douleur. Il est archétypal d’une lutte, d’un combat, il est la métaphore moderne incarnée du courage, de la bravoure et du caractère, et ce n’est pas un hasard si Picasso l’identifie à une tête de taureau. S’il possède un synonyme: la bicyclette, selon le mot que l’on choisit on identifie l’engin avec le peuple ou les classes aisées.

Le vélo continue de constituer un sujet d’inspiration pour de très nombreux peintres qui voient en lui non seulement une projection de l’élan vitale mais aussi une des formes stylisées de la vitesse et du mouvement, un instrument de la civilisation des loisirs.

A la fois objet symbolique du progrès, de la liberté et de l’autonomie de se déplacer, mais aussi marqueur social, (on pense notamment aux vélos des premiers congés payés au moment du Front Populaire en 1936). Fernand Léger composera de très nombreuses oeuvres où il le mettra en scène avec bien sûr le fameux «Hommage à David» qui devient quasiment une image allégorique de la République et du Front Populaire.

Premier des sports mécaniques il ouvre l’horizon et réconcilie l’homme avec la nature. Devenu aujourd’hui objet de prix, il bénéficie totalement des avancées techniques et est fabriqué avec des matériaux hautement sophistiqués.

Pierre-Alain Lévy

Illustration de l’entête. « L’état de grâce », René Magritte, huile sur toile 1959.


BEAUX TEXTES

Mythologies, ROLAND BARTHES

L’étape qui subit la personnification la plus forte, c’est l’étape du Mont Ventoux. Les grands cols, alpins ou pyrénéens, pour durs qu’ils soient, restent malgré tout des passages, ils sont sentis comme des objets à traverser ; le col est trou, il accède difficilement à la personne ; le Ventoux, lui, a la plénitude du mont, c’est le dieu du Mal, auquel il faut se sacrifier. Véritable Moloch, despote des cyclistes, il ne pardonne jamais aux faibles, se fait payer un tribut injuste de souffrances. Physiquement, le Ventoux est affreux : chauve (atteint de séborrhée sèche, dit l’Equipe), il est l’esprit même du sec ; son climat absolu ( il est bien plus une essence de climat qu’un espace géographique) en fait un terrain damné, un lieu d’épreuve pour le héros, quelque chose comme un enfer supérieur où le cycliste définira la vérité de son salut, soit par pur prométhéisme, opposant à ce dieu du Mal, un démon encore plus dur (Bobet, Satan de la bicyclette).

Le Tour dispose donc d’une véritable géographie. Comme dans l‘Odyssée, la course est ici à la fois périple d’épreuves et exploration totale des limites terrestres. Ulysse avait atteint plusieurs fois les portes de la Terre. Le Tour, lui aussi frôle en plusieurs points le monde inhumain : sur le Ventoux, nous dit-on, on a déjà quitté la planète Terre, on voisine là avec des astres inconnus. Par sa géographie, le Tour est donc recensement encyclopédique des espaces humains ; et si l’on reprenait quelque schéma vichien de l’Histoire, le Tour y représenterait cet instant ambigu où l’homme personnifie fortement la Nature pour la prendre plus facilement à partie et mieux s’en libérer. »

> Mythologies, Roland Barthes, éditions du Seuil, 1957


ÉCOUTER VOIR

Tour de France 1985. Bernard Hinault. Reportage de la télévision américaine.

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