An excellent novel


La Belgique nous offre régulièrement des petits bijoux au niveau de la littérature, De regrettables incidents d’Armel Job en est indéniablement un.

Décrire ce roman est en soi impossible tant le lecteur doit se l’approprier, doit découvrir de lui-même chaque page, chaque situation vers le dénouement final, dénouement qui dure plus du tiers de l’histoire mais qui est comme la clef de voute d’une cathédrale : sans lui, le reste ne serait rien, sans lui on ne pourrait percevoir la force et la beauté de ce récit.

Tout au plus peut-on dire, ne serait-ce que pour « appâter » le lecteur, que dans une petite ville de Belgique vit une famille de réfugiés kazakhs (un couple et ses deux filles) qui essaie de ne pas attirer l’attention sur elle, qui veut s’intégrer car menacée d’expulsion malgré la maladie de la benjamine (un syndrome de Turner soit un souffle au cœur).

Un jour le nouveau directeur d’une troupe de théâtre amateur propose le rôle principal dans Rosmersholm d’Ibsen.

Cette proposition et son acception après bien des hésitations vont réveiller des secrets cachés dans ce petit univers, « des regrettables incidents » comme le dit Arsène Chockier, l’ancien directeur de la troupe. Des incidents selon lui, mais pour les victimes des traumatismes enfouis en elles. Les masques vont tomber, chacun va devoir défaire celui qu’il porte, montrer ses blessures, et trouver une solution pour vivre, survivre alors que les autres connaissent leurs secrets.

Tous les personnages sont décrits par petites touches, des allusions à leur passé, tous en quelques mots prennent consistance, deviennent vivants, réels, réalistes.

Deux d’entre eux sont particulièrement bien décrits analysés: Werner Sualem, le directeur, un idéaliste qui croit en la bonté humaine, à la solidarité, à la fraternité. Il va voir son univers bouleversé, une remise en cause totale. Et la description de ses tourments, quand le doute a été mis comme une graine germant dans son cerveau, est particulièrement bien réaliste. Ce doute qui le détruit, dont il veut se débarrasser mais mais en vain. Il voudrait bien croire ce qu’on lui dit, mais le mal est en lui et il ne peut s’en défaire. Arsène Chockier, un notable, héritier, sûr de son droit, de ses droits, jaloux, rancunier, manipulateur, prédateur sexuel. Pour lui, il est normal de coucher avec une femme puisque par principe elle l’aguiche. Peu importe qu’il la manipule, la violente, il ne fait en quelque sorte que lui rendre service en lui faisant découvrir ce qu’elle avait en elle. Les femmes ne sont là que pour assouvir son plaisir, son désir. Ce personnage d’égocentrique, addict sexuel est dépeint avec une justesse rare. C’est un jouisseur, une sorte de libertin du XVIII siècle perdu dans ce début de troisième millénaire. Lui aussi joue un rôle, le pire de tous car il se ment à lui-même, nie la réalité, refuse de comprendre qu’il ne fait que jouer le rôle qu’il s’est donné et non imposé par les autres.

Tout le livre se trouve résumé dans le premier paragraphe : « La vie est un théâtre. A peine nés, on nous pousse sur les planches. Nous saisissons au vol un costume, un masque pour nous couvrir. On nous glisse un texte plein de trous. Les bons et les méchants sont déjà sur scène. Comment les distinguer ? On improvise vaille que vaille jusqu’à ce qu’’on tombe sur son destin, tandis que, tapi dans le noir, un regard fait de centaine d’yeux nous dévore en silence  » ; et le dernier : « la vie est un théâtre. A la fin les masques tombent. Mais c’est trop tard. La pièce est finie.»  La référence directe à Shakespeare est manifeste et sous les auspices du dramaturge et poète anglais et de l’auteur norvégien les chemins de la littérature pour Armel Job s’annoncent sans le moindre doute riches de promesses.

Que dire d’autre. Si, il y a du Simenon dans Armel Job, le Simenon de la comédie humaine du XX siècle comme le disait André Gide. Elle n’est pas belge pour rien. L’attitude du gendarme Lievens est bien celle de Maigret dans certaines de ses enquêtes, et tous les personnages, toute cette histoire ne démériteraient pas sous la plume de l’immense écrivain qui a créé le personnage.

Je ne connaissais pas Armel Job, mais je sais maintenant quel grand écrivain il est.

Emile Cougut



De regrettables incidents


Armel Job

Éditions Robert Laffont. 19€


WUKALI 03/02/2015
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WUKALI 03/02/2015


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