A wonderful critic by opera singer Patrick Alliotte


Mon petit doigt m’a dit…la Traviata, tout a si mal commencé pour ce dernier opéra de la saison représenté au Grand Théâtre de Tours. Les solistes répétaient depuis une semaine sans relâche quand les choristes supplémentaires sont arrivés pour débuter les musicales. Ce fut d’abord rumeur légère, petit vent frôlant la terre, puis un nom en masquant un autre sur l’affiche, tout le monde sut que le père Germont venait d’être remplacé. Mon petit doigt, toujours perspicace et parfois dans le secret des Dieux, me susurra alors que ce nouveau Germont allait faire grand bruit. Ainsi je l’appelai in petto car je venais de chanter à ses côtés Rigoletto à Rabat. Kristian Paul du haut de son mètre quatre vingt seize, me confiait alors avoir pleuré discrètement dans l’ombre d’une loge, tandis qu’il assistait à la mise à mort de celui qu’il allait remplacer « Il s’accrochait malgré sa laryngite aigue, se débâtait avec les notes comme des clous dans sa gorge, je sentais qu’il voulait à tout pris sauver sa peau mais déjà le piano avait cessé de jouer et le chef n’agitait plus sa baguette. »

Bref, le cauchemar de tout chanteur. Oui, tout plaçait cette Traviata sous de mauvais auspices mais c’était sans compter sur la pugnacité pragmatique de Jean-Yves Ossonce. Le directeur et chef d’orchestre du Grand Théâtre, malgré des budgets se réduisant chaque année comme peau de chagrin, allait mettre toutes ses forces dans la mêlée afin que cette Traviata soit un franc succès. Ainsi commençait le séjour tourangeau de mon petit doigt curieux de tâter la douceur angevine si chère à Du Bellay.

Une autre nouvelle et de taille venait de sortir comme un lapin d’un chapeau. Emmanuel Trenque, chef des chœurs depuis plus de dix ans au Grand théâtre venait d’être engagé à l’opéra de Marseille. Il signait avec cette Traviata sa dernière contribution à la haute tenue vocale tourangelle. Après une courte répétition musicale, le chœur était « lâché » sur scène, eh oui, c’est comme ça !

Là où l’on mettait trois semaines pour préparer deux représentations, aujourd’hui il n’en faut plus que deux pour monter 4 spectacles. Bref, premier jour : découverte du décor, essayage des costumes et mise en place de l’acte 1 avec la metteur en scène Nadine Duffaut. L’action est transposée à la Libération en 45, dans l’Hôtel Lutetia, siège de la Gestapo. Les protagonistes rentrent par la porte à tambours à travers les flocons de neige. Là, se côtoient pêle-mêle des jeunes femmes en tenue de soirée perruques et chaussettes blanches, des hommes élégants, des nazis en brassards, le Baron Douffol , le Marquis d’Obigny, Flora, Gastone et autre Docteur Grenvil venus prendre le pouls de Violetta Valéry, la Marie Duplessis de l’opéra.

Quelle Traviata que cette Eleonore Maguere qui fait ses débuts avec brio dans ce rôle mythique de courtisane tuberculeuse. Elle allie prouesses vocales et qualités dramatiques, et le chef de s’exclamer après la première « Elle a fait ses débuts dans Traviata et nous y étions ». A ses côtés le ténor Sébastien Droit. Ce tourangeau d’adoption mène une carrière intelligente et constante depuis plusieurs années. Il est ici un vaillant Alfredo. Les seconds rôles remplissent parfaitement leur contrat mais comment pourrait-il en être autrement avec l’implacable chef d’orchestre ? Ainsi que my litle finger l’avait pressenti, le grand triomphateur de ces soirées, reste incontestablement le baryton Kristian Paul. D’ailleurs le public a ovationné le plateau durant dix bonnes minutes.

A noter la très bonne tenue de l’orchestre et comme le dit lui même Jean-Yves Ossonce « Les chefs passent mais les orchestres restent ». Quant au chœur, que dire de plus qu’il est impeccable de justesse et de précision, particulièrement remarquable dans les couplets des « Zingarelle et Matadors » du second acte situé dans la salle de jeu de l’hôtel. Il ne pourrait en être autrement avec l’exigence d’un musicien accompli tel qu’Emmanuel Trenque qui organise avant chaque spectacle un raccord musical.

Gageons que l’opéra de Marseille s’est doté là d’un personnage d’envergure. Mais revenons à notre Traviata, car selon la coutume et sans jouer les spoilers, je peux bien vous révéler qu’elle meure à la fin. Oui, dans sa chambre d’hôtel, tondue comme ces femmes projetées en images d’archives au troisième acte. Violetta, chemise de nuit déchirée, se lève dans un dernier effort et s’effondre sur le piano, une partition au bout des doigts, cheveux courts et racines blanches. Quoi qu’il en soit, cela plaît à en juger par les sifflets térébrants d’un public déchainé. Une saison de plus s’achève ainsi pour le Grand Théâtre de Tours, qui selon mon petit doigt bien informé présentera une Belle Hélène endiablée pour les fêtes de fin d’année et Eugène Onéguine en 2016.

Patrick Alliotte


La Traviata. Grand Théâtre de Tours. 20/22/26 Mais à 20h. Dimanche 24 Mai à 15 heures

Patrick Alliotte, après avoir exercé le métier d’architecte, s’enflamme pour l’art lyrique à l’âge de 22 ans. Il est reçu premier à l’unanimité au CNSMD de Lyon en l’an 2000. Il intégre par la suite l’opéra studio de Genève pour deux ans, puis rencontre Jean-Claude Malgoire avec qui il collabore pendant sept ans. Découvert par Raymond Duffaut, il a fait ses débuts de soliste à l’opéra d’Avignon en l’an 2000. Depuis, il a été accueilli par la plupart des scènes françaises dans des rôles de baryton-basse. Parallèlement à sa carrière de muisicien, passioné par l’écriture Patrick Alliotte a publié deux livres aux éditions Symétrie « Alain Fondary, la voix du souffleur » et « L’épopée Despieds », un roman dont l’intrigue se situe dans le monde de l’opéra.

Il travaille également avec des compositeurs, ainsi il enregistrera prochainement « Ode carnivore » un cycle de mélodies dont il a écrit les textes sur une musique de Josée Arrué. Patrick Alliotte est également le fondateur de la compagnie « La voix royale » et met aussi en scène des spectacles lyriques et opéras tels que les Noces de Figaro (Théâtre de Douai 2014).


WUKALI 22/05/2015

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Illustration de l’entête: La Traviata. Grand Théâtre de Tours. 2015. Yvan Rebeyrol (Gastone), Sébastien Droit (Alfredo) et François Bazzola ( Le Marquis) © François Berthon. Forum Opera


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