Accueil Livres, Arts, ScènesHistoire Hitler chef de guerre. Le XXè siècle, un siècle de fer et de sang. Saison 2, épisode 3

Hitler chef de guerre. Le XXè siècle, un siècle de fer et de sang. Saison 2, épisode 3

par Jacques Trauman

La lecture des remarquables mémoires d’Albert Speer*, qui a approché de si près le coeur du Troisième Reich, nous amène a nous faire trois réflexions.  Premièrement, on se demande comment un homme aussi médiocre et vulgaire qu’Hitler a pu accumuler tant de pouvoir sur un peuple aussi civilisé et cultivé que le peuple allemand ? La question est certes classique, mais on ne peut s’en détacher facilement. Deuxièmement, il paraît évident qu’Albert Speer, en dépit de ses dénégations, a bien dû se rendre compte très vite à qui il avait affaire, Führer ou pas. Or, il n’a rien dit ni rien fait, ce qui lui a valu vingt ans de détention (mais la punition aurait pu être pire…). Troisièmement, on ose à peine imaginer ce qui se serait passé si Hitler avait été ne serait-ce qu’un tout petit peu plus  compétent; compte tenu de l’écrasante domination militaire du Troisième Reich, il aurait pu gagner la guerre, tout simplement; et le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui ne serait pas du tout, mais pas du tout, le même.

Un amateur éclairé

«L’un des traits marquants du caractère de Hitler était son dilettantisme», dit Albert Speer.

Hitler n’avait jamais appris aucun métier, et comme le note Speer, Hitler, comme beaucoup d’autodidactes, n’était pas capable de porter un jugement sur des questions techniques car il n’avait pas la notion de la complexité des choses. L’avantage, c’est qu’Hitler prit des mesures peu orthodoxes qu’un spécialiste n’aurait pas pensé ou osé prendre. Cela le servit évidemment au début du conflit, car il ignorait obstinément les lois de la guerre, prenant ses adversaires par surprise. Mais lorsque les premières difficultés se présentèrent, ses décisions erratiques et contre-productives le desservirent jusqu’à l’effondrement final. «Sa propension aux décisions inattendues et surprenantes avait longtemps constitué sa force, note Speer; désormais, elle allait précipiter sa chute».

Albert Speer, qui était depuis février 1942 ministre de l’Armement du Reich, allait régulièrement voir Hitler à son QG, d’abord en Prusse orientale, puis en Ukraine. «Hitler connaissait tous les types d’armes et de munitions, les calibres, la longueur des canons, les portées de tir, il avait en tête sur les matériels les plus importants non seulement le montant des stocks, mais aussi les chiffres de la production mensuelle». Ces connaissances encyclopédiques ne servaient strictement à rien, sinon que cette inutile mémoire des chiffres terrifiait son entourage. Chez lui en effet en effet, toute discussion de fond déviait immanquablement sur les chiffres, un domaine où Hitler battait tout le monde, démontrant ainsi une soi-disant supériorité qui lui permettait de clore un argumentaire à son avantage. «Un jour, lors d’une inspection, Keitel prit un canon antichar pour un obusier de campagne léger. Sur le moment, Hitler ne releva pas la bévue, mais sur le chemin du retour, il ironisa : «Vous avez entendu Keitel avec le canon anti-char ? Et dire qu’il est général d’artillerie !».

Au fond, Hitler restait un homme de la Première Guerre mondiale; son horizon s’arrêtait là. Par conséquent, il ne s’intéressait qu’aux armements de l’armée de terre ou de la marine. «Il montrait peu d’intérêt pour les réalisations telles que le radar, la bombe atomique, les avions à réaction et les fusées. Les rares fois où il vola à bord du Condor, un avion de construction récente, il se montra inquiet à la pensée que le train d’atterrissage escamotable pût tomber en panne. Sceptique, il déclara qu’il préférait malgré tout le vieux Junker 52, avec son train d’atterrissage fixe».

Cependant les seules personnes qui intimidaient Hitler, c’était les experts, même s’ils étaient jeunes; il les traitait avec un humour mêlé de respect. Si parfois certains de ces experts oubliaient à qui ils avaient affaire et que le ton montait, Hitler ne se fâchait pas, et restait même courtois; il ne prononçait pas devant eux ses monologues habituels qui tenaient lieu d’arguments, si long qu’ils lassaient l’auditoire, mais il rendait les armes assez facilement et acceptait le plus souvent leurs recommandations. Avec eux, il n’utilisait pas son argument habituel qui consistait à faire référence aux chars russes T 34 à tube long qu’il avait recommandé sans succès bien avant que les Russes ne le fabriquent : «A l’époque, c’est moi qui avait raison, et on n’a pas voulu me croire ! Aujourd’hui encore, c’est moi qui ai raison». 

Curieusement, il était quand même capable, avec les experts, de distinguer l’essentiel de l’accessoire. Ainsi sa vivacité d’esprit surprenait, il se retrouvait sans peine dans les problèmes techniques, les plans, les schémas et les questions qu’il posait étaient pertinentes, même si les sujets abordés étaient extrêmement complexes. C’est pourquoi Albert Speer, qui avait compris cela bien avant les autres, se faisait toujours accompagner de trois ou quatre jeunes experts, qui gagnaient le plus souvent la partie, les projets de Speer étant adoptés. L’entourage d’Hitler en était toujours surpris et admiratif…

En 1942, Hitler répugnait encore à terminer les discussions en faisant preuve d’autorité. «A cette époque, il était encore capable d’écouter tranquillement les objections et d’exposer ses arguments tout aussi calmement».
Mais tout cela allait changer.

Conférences sur la situation

Fin juin 1942

Albert Speer, au moins le prétend-il, apprend l’invasion de la Russie par la presse. 

A partir de ce jour, des réunions eurent lieu au quartier général où Hitler commentait la progression des troupes allemandes pour les civils. Hitler exultait; ses généraux avaient recommandé la prudence et il avait eu raison une fois de plus. Les troupes en effet approchaient de Stalingrad, et trois semaines après le début de l’offensive, Hitler s’établit dans un QG avancé en Ukraine. L’invasion était si féroce que même Goebbels fut effrayé de voir la tournure impitoyable que prenait la progression de la Wehrmacht; c’est dire !!!

Hitler en compagnie de ses généraux et de Heinrich Himmler

Albert Speer se rendait régulièrement au QG avancé pour voir Hitler. Ce dernier avait conservé l’habitude de prendre ses repas avec ses collaborateurs les plus proches. Mais alors qu’à la Chancellerie, le décor était fastueux, le mess du QG ressemblait à un buffet de gare : de simples planches ornaient les murs, la longue table de vingt places était entourée de chaises ordinaires.

Tandis qu’Hitler pérorait, les convives, officiers supérieur de l’armée, ne pouvaient qu’écouter ses diatribes. «Il faut néanmoins reconnaître que, devant ces hommes, avec qui il avait peu d’affinités et qui, par surcroît lui étaient supérieurs par leur origine et leur éducation, Hitler faisait des efforts manifestes pour exposer ses idées avec le plus possible de talent».

Un Panzerkampfwagen IV F-1 du Panzer Regiment 24, Pz Div.24 dans les steppes russes à l’été 1942.

Au début de l’invasion de la Russie, l’atmosphère était optimiste, les troupes allemandes progressant rapidement dans les plaines de Russie du sud. Mais au bout de huit semaines, l’ambiance commença à changer. La progression ralentissait, l’approvisionnement ne suivait pas, les stocks de pièces de rechange qui avaient été emmenés étaient épuisés. L’usure du matériel se faisait sentir, un char ayant parcouru 600 ou 800 kilomètres devant être révisé, ce qui n’était pas le cas. Il aurait fallu ralentir, mais Hitler ne voulut pas en entendre parler; les troupes étaient épuisées, mais il voulait poursuivre à tout prix l’avancée vers la Géorgie.

On avait beau montrer à Hitler des photos aérienne des impénétrables forêts de noyers de Sotchi, Hitler ne voulait toujours rien entendre. «Ces difficultés peuvent être surmontées, comme toutes les difficultés…le chemin des plaines situées au sud du Caucase sera libre. Là, nous pourrons réformer notre armée en toute tranquillité…ensuite, dans un an ou deux, nous lancerons une offensive contre l’Empire britannique. Nous n’aurons pas besoin de grands moyens pour libérer l’Iran et l’Irak. Les peuples de l’Inde accueilleront nos divisions avec enthousiasme, etc…». Hitler  était en plein délire.

Ainsi les difficultés s’accumulant, Hitler se brouilla avec Keitel, Jodl et Hadler. Il ne prenait plus ses repas avec eux et ne leur serrait plus la main; en un mot, les bonnes relations qu’Hitler entretenait jusque là avec les militaires de son entourage furent rompues. Hitler prenait presque seul ses repas dans son bunker, n’invitant plus les officiers à s’assoir à sa table, et cela peut-être parce qu’il avait conscience qu’il ne faisait plus figure de triomphateur mais de vaincu.

Hitler statège avec Benito Mussolini et Alfred Jodl (gauche) et Wilhelm Keitel (droite)

Alors Hitler autorisa Speer à assister aux «conférences sur la situation», c’est-à-dire aux réunions d’état-major.  La «grande conférence» commençait à midi et durait deux ou trois heures. De  grandes cartes étaient déployées devant Hitler, qui était assis sur une simple chaise de bureau en jonc tressé, le reste de l’assistance étant debout. Hitler accueillait les revers les plus graves avec calme, presque avec indifférence, et ne s’affolait pas, du moins en apparence.

Comme d’habitude, sa connaissance des détails constituait un grave inconvénient. Le général Fromm affirma, en privé,   «qu’un civil aurait peut-être fait un meilleur général en chef qu’un caporal». La présence de toutes ces personnes dans un petit espace rendait l’atmosphère étouffante; lorsque les officiers ne participaient pas directement à un rapport, ils conversaient directement entre eux sans se gêner, créant un bourdonnement incessant qui portait sur les nerfs. Lorsque les conversations en aparté devenaient trop bruyantes, il suffisait à Hitler de lever la tête en signe d’agacement pour que les conversations cessent; mais il fallait faire preuve de circonspection pour contredire Hitler ouvertement.

19 novembre 1942

Les Russes lancent une grande contre-offensive; Hitler s’est alors retiré à l’Obersalsberg, et le front allemand commençe à s’effondrer. «D’un moment à l’autre, les Russes vont simplement s’arrêter, épuisés, disait Hitler. Pendant ce temps, nous engagerons quelques divisions fraiches qui rétabliront la situation-».

Alors, lorsque Stalingrad fut finalement encerclée, le général Zeitzler, les yeux rouges, le visage marqué par la fatigue, essaya de défendre le point de vue que la VI ième armée devrait sortir de Stalingrad et tenter une percée vers l’Ouest. Les rations de vivres étaient insuffisantes, les soldats n’ayant plus de rations chaudes par une température largement au dessous de zéro. Non. «Il faut tenir Stalingrad», déclara Hitler avec entêtement. Göring promis solennellement de ravitailler les troupes par avion, ce qui évidemment ne se produisit pas, la Luftwaffe jugeant de toute façon cette mission impossible. Pourtant, Göring avait dit : «Mon Führer, la VI ième armée sera ravitaillée par avion, j’en réponds personnellement. Vous pouvez compter sur moi ! ».

Soldats allemands à Stalingrad. ©Daily Mail

Hitler, lors des conférence, demandait à Göring, d’une voix presque suppliante : «où en est-on du ravitaillement par avion?». Il fallut encore diminuer les rations des soldats, alors qu’au mess Zeitzler se faisait ostensiblement servir des rations identiques; il maigrit à vue d’oeil, jusqu’a ce qu’Hitler lui dise qu’un chef d’état-major n’avait pas à gaspiller ainsi ses influx nerveux en se livrant à de telles manifestations de solidarité, lui ordonnant de se nourrir convenablement.

Stalingrad. Les soldats de l’Armée rouge victorieux

Zeitzler supplia une dernière fois le Führer d’ordonner à la VI ième armée de se replier hors de Stalingrad afin d’éviter une catastrophe épouvantable. Mais Hitler, obstiné, refusa encore.

2 février 1943

Les armées allemandes qui tenaient Stalingrad capitulent. Le cours de la guerre s’est définitivement inversé.

À SUIVRE…
Vendredi 26 Février : épisode 4. Le commencement de la fin

(*) «Erinnerungen», Albert Speer, Propyläen Verlag, 1969
En version française :
«Au coeur du troisième Reich», Albert Speer, Arthème Fayard, 1971

Le XXème siècle, un siècle de fer et de sang
par Jacques Trauman
Une série de 15 articles/ Staline, Hitler et Mao

Calendrier de publication

Saison 1. Staline
1/1 Une sympathique petite équipe
mise en ligne à partir du vendredi 6 novembre 2020
1/2 Un dîner qui finit mal
mise en ligne à partir du vendredi 13 novembre
1/3 Le tribunal des flagrants délires
mise en ligne à partir du vendredi 20 novembre
1/4 Une improbable rencontre
mise en ligne à partir du vendredi 27 novembre
1/5 Un mélomane passionné
mise en ligne à partir du vendredi 4 décembre

Du fait d’une attaque informatique qui a considérablement endommagé et paralysé notre magazine pendant près dun mois et mis à mal un certain nombre darticles, les mises en ligne initialement prévues pour cette série darticles de Jacques Traumann ont du être décalées. Nous vous prions de bien vouloir nous excuser.

Voici la nouvelle programmation :

Saison 2 Hitler
2/1 Dans la tannière du diable
mise en ligne vendredi 5 février 2021
2/2 Le style c’est l’homme
mise en ligne à partir du vendredi 12 février 2021
2/3 Hitler chef de guerre
mise en ligne à partir du vendredi 19 février
2/4 Le commencement de la fin
mise en ligne à partir du vendredi 26 février
2/5Vingt-quatre heures avant l’apocalypse
mise en ligne à partir du vendredi 5 mars

Saison 3. Mao Zedong毛泽东
3/1 La momie de  Zhongnanhai
mise en ligne à partir du vendredi 12 mars
3/2 Mao et Staline
mise en ligne à partir du vendredi 19 mars
3/3 Dans la tannière de la louve
mise en ligne à partir du vendredi 26 mars
3/4 Guerre et Paix
mise en ligne à partir du vendredi 2 avril
3/5 Nous sommes informés de tout, nous ne savons rien
mise en ligne à partir du vendredi 9 avril

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