Accueil Livres, Arts, Scènes Un roman amoureux sur Venise la terrienne

Un roman amoureux sur Venise la terrienne

par Philippe Poivret

Quand une poétesse et romancière japonaise se rend à Venise pour raconter sa découverte des fleurs, il faut l’écouter et la suivre dans ses explorations et diverses pérégrinations. Tout ou presque a déjà été dit sur la Sérénissime. Mais pas à la façon de Venise, mille fleurs. Cette fois-ci, il s’agit d’une autrice venue du Japon pour nous faire partager un regard original sur l’une des villes les plus fameuses au monde. 

Ryōko Sekiguchi 関口 涼子, puisque c’est d’elle dont il s’agit, a déjà publié plusieurs recueils de poésie, mais aussi des romans et des essais. Elle publie Venise mille fleurs dont le titre évoque d’emblée une myriade de fleurs. Et on sait à quel point les fleurs sont importantes dans l’art du Japon. C’est donc à partir de cette sensibilité naturelle qu’elle aborde Venise. Ville réputée plutôt pour son caractère minéral dans laquelle on peine à imaginer un potager ou un champ de fleurs, il n’en demeure pas moins que des jardins cachés ou non, des îles habitées ou non, recèlent des couleurs et des odeurs qui surprennent. 

Le roman, puisqu’il s’agit bien d’un roman, s’articule autour d’une rencontre avec un herbier tenu deux siècles auparavant par une jeune femme, Ilaria. Attentive à des détails méconnus dans la ville qui l’a vue naître et où elle vit, elle décide de commencer à collecter des fleurs et des plantes dans un cahier sans que l’on sache pourquoi. Une volonté de se rapprocher d’une nature qui n’est pas facilement accessible dans l’ile principale de la lagune ? Une curiosité vis-à-vis d’un domaine aimé mais lointain ? On ne le saura pas. Le mystère fait partie de Venise. Ryōko Sekiguchi va tourner les pages de cet herbier pour en écrire un elle aussi. Et raconter, comme l’a fait cette jeune femme plus d’un siècle avant, les endroits où elle découvre ces fleurs, les jours et les conditions de leur cueillette, les sentiments que ces découvertes lui inspirent. Un véritable dialogue se tisse petit à petit entre une Vénitienne du XIX° siècle et une Japonaise du XXI°. Bien que ce dialogue ne se fasse que dans un sens, il est plein d’authentiques échanges. 

En complément des fleurs, bien d’autres découvertes apparaissent au fil des pages. Mais le point de départ est toujours en rapport avec un jardin, un potager ou un bout de terre. Venise, souvent présentée comme ville-musée, se révèle être habitée par des hommes et des femmes très motivés pour garder à leur ville un caractère vivant. Nous sommes loin des clichés habituels, loin de l’idée d’une ville qui meure. Une vraie solidarité, une facilité de rencontres, une ville pleine de vie ressort à la lecture des chapitres. Ryoko Sekiguchi se fait facilement des amis auxquels elle reste très attachée même après avoir quitté la ville. De multiples associations témoignent de la facilité avec laquelle les vénitiennes et les vénitiens se lient entre eux pour défendre un ou plusieurs aspects de leur ville.

Olécio partenaire de Wukali

« Ecrire sur une ville, s’apparente à l’acte de traduire un livre » nous dit Ryōko Sekiguchi, elle-même traductrice du japonais. Elle va donc effectuer cette sorte de traduction en écrivant tout au long du roman des lettres à cette jeune femme vénitienne dont on lui a prêté l’herbier. Mis à sa disposition pour un temps déterminé, cet herbier est le guide idéal pour arpenter les rues et ruelles, qui à Venise, s’appellent les « calle ». A la recherche des fleurs, elle va devoir la parcourir de long en large La voilà ensuite qui prend le vaporetto pour aller explorer toutes les îles de la lagune et en découvrir les aspects les moins connus ; Ce sont pourtant des endroits où les plantes, les légumes ou les arbres poussent et nourrissent la ville 

Son roman se déroule sur dix-huit mois, de l’hiver 2023 au printemps 2025. L’automne est une saison propice à une exploration tranquille de Venise. La Biennale d’art contemporain, véritable phare et moteur de la vie culturelle, est terminée depuis peu. La ville se libère des touristes au fil des semaines. Loin de critiquer les touristes, celle qui dit avoir vécu pendant dix-huit mois consécutifs à Venise, se félicite de la vitalité de l’art contemporain tel qu’il est présenté à L’arsenal et aux Giardini. Une fois rentrée à Paris et à la fin de son roman, elle remercie beaucoup de monde. On est frappé de voir de nombreux noms dont le patronyme ne laisse aucun doute quant à la nationalité de celles et ceux qui les portent. Les Vénitiennes et les Vénitiens sont donc accueillants à celles et ceux qui y habitent pendant longtemps.

Venise, mille fleurs, remet Venise dans la vie quotidienne, celle que nous partageons tous. Devenue familière, proche, ce n’est plus une ville qui vit du passé, qui ne fait que profiter de ses églises et musées mais une ville qui vit au XXI° siècle, avec toutes ses illusions et toutes ses désillusions. Devenue accessible, devenue contemporaine, elle fait partie, comme le montre si bien Ryōko Sekiguchi, de ce que nous sommes et de ce que nous espérons.

Venise, mille fleurs
Ryoko Sekiguchi

éditions P.O.L. 20€

Pour réagir à cet article ou nous faire part de votre actualité, nous proposer des textes et des sujets,
contactez-nous : 
redaction@wukali.com 
WUKALI est un magazine d’art et de culture librement accessible sur internet

Ces articles peuvent aussi vous intéresser