Nous avions laissé les poètes ukrainiens poursuivre leur travail de poète et leur métier de soldat en février 2026 ( voir WUKALI: Ukraine, poésie de jaune de bleu et de sang). Aujourd’hui, regardons ce qui se passe de l’autre côté de cette guerre, en Russie. Là aussi, des poètes écrivent, contestent et parlent. Des hommes et des femmes, jeunes ou moins jeunes, vivants encore en Russie ou contraints à l’exil, hommes et femmes, expriment clairement et à haute voix ce qu’ils pensent de «l’opération spéciale » décidée par Poutine. Se réclamant d’un héritage somptueux, entre autres celui de Mandelstam ( О́сип Эми́льевич Мандельшта́м), tous ces poètes font résonner en Russie et ailleurs une voix qui est celle d’une contestation absolue de cette guerre.

La lecture de « Poésie russe en temps de guerre » dont le sous-titre est « examen de conscience », frappe par la diversité d’approche de cette guerre. « C’est que nous sommes aussi des Européens» nous dit Victor Essipov ( Виктор Михайлович Есипов) depuis Prague où il vit depuis 2022. Pas sûr que cette déclaration en faveur de l’Europe soit largement partagée. Il ajoute « Le poète compose insouciant/ son petit couplet allusif, / mais face à l’inconnu de son sort/ le tyran tremble jour et nuit ». S’il est conscient des limites de la poésie, il faut rappeler que les poètes savent manier les mots pour faire comprendre ce qu’ils ont à dire. Mais il n’est pas sûr que Poutine soit si inquiet par les condamnations qui s’enchaînent tout au long des textes proposés par ces seize poètes. « Nous avons réussi en tout/ A toucher l’horreur absolue » écrit Igor Irteniev (Игорь Моисеевич Иртеньев) émigré en Israël. Alexei Gloukhovski parle lui, «d’une injuste guerre » et nous dit que « l’ancienne confiance a disparu ». On ne saurait être plus clair. Les poètes n’ont plus confiance depuis longtemps dans le pouvoir politique. Si même ils ont eu confiance à un moment ou un autre.
Les seize poètes ont tous un amour inconditionnel de la Russie, mais pas celle de Poutine. Certains sont déjà en train d’imaginer le futur, ce qui va se passer une fois cette guerre terminée. Alexandre Amtchilavski (Александр Амчиславский) et Vadim Jouk mort en 2025, deux des poètes qui font partie de cette anthologie, ne verront pas la fin de la guerre. Elena Balzamo qui a recueilli et colligé ces textes signale qu’ils ne la verront pas mais elle ne précise pas la cause de leur mort.
Peut-être ressusciterons-nous,
Sans griffe ni dents
Et sans plus servir
Aux habitants de Kyiv et de Lviv
D’épouvantails à enfants.
Tatiana Voltskaïa ( aujourd’hui en exil en Géorgie)
Parfaitement conscients de l’image de la Russie par suite de cette guerre, aucun poète ne se reconnait dans ce qui se passe depuis l’invasion de la Russie Il n’en demeure pas moins que le sentiment patriotique reste très fort :
Nous sommes promis, légués en héritage,
A nouveau livrés en pâture
A cette femme, cette femme terrible
Qui se donne le nom de Patrie.
Dédié à Evguenia Berkovitch, poète emprisonnée, arrêtée le 5 mai 2023 par la police de Poutine aux côtés de Svetlana Petriïtchouk et dont un texte est dans cette anthologie, ce poème de Ksenia Kirilova ( accusée d’être « agent de l’étranger ») fait allusion à Mandelstam et Soljenitsyne, deux figures d’une contestation absolue du pouvoir soviétique.
Fenêtre sur la poésie russe actuelle, cette anthologie montre ce qui s’écrit, se diffuse et se lit en Russie. Même s’il est très difficile de savoir ce que pensent les citoyens russes à propos de l’Ukraine, même si une partie de la population approuve probablement cette guerre, les poètes sont présents. Ils expriment leurs doutes, leur condamnation d’une politique agressive et meurtrière qui sépare Russes et Ukrainiens pour plusieurs générations. « Poésie russe en temps de guerre » est une occasion pour explorer et lire ces seize poètes encore inconnus en Europe de l’ouest.
Poésie russe en temps de guerre.
Examen de conscience
éditions Points Poésie. 11€95
Illustration de l’entête: « Conférence de Yalta », 1982, Vitaly Komar et Alexander Melamid. Tempera et huile sur toile, 101,5 cm/ 75,5cm. Collection privée de Sara, Wilbur et Jason Pierce (USA)


