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Les inquiétants autodafés de certaines entreprises de l’IA

par Revue de presse

À la vitesse de la lumière et des réseaux sociaux, pas étonnant que les soubresauts et les inflexions du monde s’invitent en direct à notre table ! Puisque comme chacun sait que « rien de ce qui est humain ne m’est étranger1 » ( ou en reprenant la métaphore du battement d’ailes de papillon), nous adaptons notre compréhension du monde d’aujourd’hui face à l’IA en examinant les applications de toutes sortes ou les usages interprétatifs, voire les dérives et les outrances que l’on en connait et qui sont ainsi relayés dans les médias. Ainsi avons-nous choisi pour notre revue de presse un article publié dans la revue en ligne anglo-saxonne Hyperallergic et intitulé AI Companies Are Pulping Our Humanity.  

Quand tout s’agite autour de nous, il convient de s’accrocher. Ne considérons certes pas cette remarque comme une invitation à l’immobilisme ou à la réaction identitaire extrême mais plutôt comme une introspection qui force nos intelligences à dépasser les conforts émollients de l’habitude. Nous sommes tous les dépositaires de l’éternité des temps et nous n’existons que par la transmission. Notre humanisme est aussi un combat et en premier lieu pour la mémoire. L’hélice ADN de notre identité c’est le fleuve d’Héraclite Ἡράκλειτος  qui se transforme et se renouvelle constamment dans la quiétude du mouvement paradoxal. Pour le confort des passagers dans le vol d’un Airbus ou d’un Boeing, combien de pionniers de l’aviation ont fauché les marguerites; telle est la loi inexorable du genre !

L’Intelligence Artificielle ( IA) qui sans le moindre doute2 et avec le Quantique sont dans le mouvement de construction de cette nouvelle ruche de l’humanité bouleverse certes l’atonie globale civilisationelle que nous prenions pour une finalité parfaite. En fait nous étions tous volens nolens myopes car une grande partie du monde demeure loin d’atteindre nos standards.

Au tout début du vingtième siècle, le quotidien Le Petit Journal, fleuron alors de la presse française, titrait sur les embarras de Paris du fait de la multiplication des fiacres et s’inquiétait des étrons des chevaux qui souillaient le pavé parisien. « Si cela doit continuer, écrivait-il, dans 30ans il y aura ainsi plus d’un mètre de crottins dans nos rues… »  Certes, mais entre temps on inventa l’automobile… !

Pierre-Alain Lévy

Après que le médecin et théologien d’origine espagnole Michel Servet eut été brûlé sur le bûcher le 27 octobre 1553 à Genève pour hérésie religieuse, seuls trois exemplaires de son ouvrage La Restauration du christianisme échappèrent au bûcher.

Michel Servet (1511-1553)
©S.H.P.F

L’un d’entre eux, aujourd’hui conservé à la bibliothèque de l’université d’Édimbourg, aurait, ironiquement, été sauvé par le chef de file protestant Jean Calvin lui-même, responsable de l’exécution de Servet. Quiconque connaît Calvin, qui se vantait dans une lettre d’avoir « purgé l’Église d’un monstre aussi pernicieux », sait que ce livre n’a pas été préservé par affection pour Servet, mais plutôt par le sentiment d’un bibliophile — même d’un bibliophile doctrinaire, zélé et tyrannique. Et pourtant, aussi étranges que puissent avoir été les motivations de Calvin, il n’est toujours pas aussi néfaste que les entreprises d’intelligence artificielle, dont Anthropic, qui se sont livrées à l’achat en masse, à la numérisation, puis au broyage de livres épuisés afin d’entraîner leurs grands modèles linguistiques. Calvin avait au moins l’excuse de son Dieu ; les entreprises d’IA n’ont même pas cela.

Dans un rapport qui donne à réfléchir, rédigé par Frank Landymore et publié samedi dernier dans Futurism, l’auteur explique que les grands modèles linguistiques (LLM) sont de plus en plus entraînés à partir de leurs propres données, ce qui rend nécessaire de les entraîner sur des textes antérieurs à 2022, non contaminés par l’IA elle-même — tel est l’argument de vente mis en avant par ISBNdb, une entreprise fournissant des commandes de livres en gros aux entreprises technologiques — avec des achats allant de mille à un million d’exemplaires à la fois. Une « découpeuse à entraînement hydraulique » sectionne les dos des livres et en retire les pages, qui sont ensuite numérisées avant d’être réduites en pâte à papier. Ce processus de « numérisation destructive » permet de contourner la réglementation sur le droit d’auteur grâce à une faille juridique, ce qui a pour conséquence qu’« une entreprise spécialisée dans l’IA pourrait détruire certains des rares exemplaires restants » de ces ouvrages.

Olécio partenaire de Wukali

La destruction de livres, comme le montre le cas de Servet3, n’est guère une rareté historique. Le broyage de livres pour des raisons non idéologiques n’est pas non plus inhabituel, puisque les éditeurs sont responsables de la destruction de près de 25 % des ouvrages publiés chaque année, presque toujours parce qu’ils ne se sont pas vendus.

Ce que laisse présager cette récente révélation est au contraire unique et terrifiant : l »ingestion gloutonne, vorace et cannibale de la culture afin d’alimenter la technologie même destinée à remplacer l’humain. L’indifférence du LLM est effrayante à sa manière ; on imagine que si un exemplaire du livre de Servet tombait sous l’œil inanimé du numériseur, celui-ci se contenterait de télécharger tous ces arguments théologiques dans la gueule béante de la machine, où ils ne serviraient que de fourrage pour ce dispositif de plagiat sophistiqué qu’est l’intelligence artificielle.

« Nous envisageons un avenir où l’intelligence sera un service public », a déclaré Sam Altman, PDG d’OpenAI, « et où les gens l’achèteront chez nous au compteur ».

C’est un avenir où la technocratie aura remporté sa guerre contre la matérialité sacrée et le caractère artistique du livre lui-même, où tout sera réduit à un simple code binaire prédictif. Il s’agit d’un acte d’effacement au sens propre, pour lequel l’avertissement, devenu un cliché, de George Orwell selon lequel « celui qui contrôle le passé contrôle l’avenir » retrouve toute sa portée initiale. Les grands modèles linguistiques (LLM) prennent de l’ampleur tandis que les rayons des librairies se vident, ce qui aboutit à un véritable « libricide », à l’indifférence des entreprises face à l’anéantissement de la culture, des idées et de l’humanité elle-même.

Hyperallergic. Ed. Simon. 03/ 08/ 2026


1 Homo sum, humani nihil a me alienum puto : « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger », formule du poète latin Térence. vers 165 av. J.-C.)
2 Lire dans WUKALI : Le Monde bizarre des interprétations quantiques
3 Michel Servet in Musée protestant

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Illustration de l’entête : Scène d’autodafé. Vitrail des Pays-Bas (1530-1540), artiste anonyme.

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