Cesare Pavese
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Cesare Pavese, le métier de vivre

par Philippe Poivret

Cesare Pavese est né le 9 septembre 1908 à Santo Stefano, petite commune du Piémont dans le nord-ouest de l’Italie. Il est mort le 27 août 1950 à Turin. C’est donc un écrivain italien du siècle dernier, poète auteur du fameux « La mort viendra et elle aura tes yeux » écrit un peu avant la fin de sa vie. Il est aussi romancier auteur de multiples nouvelles et d’un journal « Le métier de vivre » dans lequel il parle de sa vie privée et de son métier d’écrivain mais pas de sa vie quotidienne. Il nous épargne les tracas de la vie de tous les jours pour nous faire part, tout au long de ces années, de ses inquiétudes, de ses angoisses d’homme et d’écrivain. Son journal s’étend du 6 octobre 1935 au 18 août 1950. Il a 27 ans quand il commence à l’écrire et 42 ans quand il arrête de l’écrire et annonce son suicide qu’il exécutera une semaine plus tard. 

« Le métier de vivre » est un livre émouvant, éprouvant même quand on sait comment la vie de son auteur finira. Il est bien sûr tentant de chercher les prémisses de son geste final dans son journal. Il ne se prive pas de faire état d’une douleur qui le travaille et dont on ne sait pas si elle est physique ou non. On suppose, au fil des pages, qu’il s’agit d’une difficulté à vivre, d’une douleur profonde devant la vie, de l’impossibilité d’exercer sereinement ce fameux métier qui consiste à vivre. Car il s’agit bien d’un métier, donc de quelque chose qui s’apprend, qui est fait d’obligations, d’étapes, d’épisodes et qui a une fin.

Pavese en donnant ce titre à son journal a trouvé une formule qui sera reprise à de multiples occasions et qui fera flores. Il évoque à plusieurs reprises et très tôt l’idée du suicide comme une éventualité toujours présente, à laquelle il va devoir se confronter et à laquelle il va lui falloir répondre d’une manière ou d’une autre. La « création d’un mystère naturel autour d’une angoisse humaine » et la « contemplation inquiète » font très tôt partie de ses interrogations (24/11/35).
Le suicide est pour lui non seulement une question, mais c’est aussi un choix qui relève d’une décision prise en toute connaissance de cause. « Vouloir se tuer, c’est désirer que sa mort ait une signification, qu’elle soit un choix suprême, un acte unique en son genre » (8/01/38). Il a alors 29 ans et n’est pas loin d’expliquer, de justifier le suicide comme un acte normal, presque banal et librement choisi.

Freud et les psychanalystes expliqueront que la liberté n’existe pas dans ce domaine et que c’est l’inconscient qui domine et impose sa loi. Mais Pavese réfutera et n’acceptera jamais ni les conclusions ni les explications des psychanalystes. En 1946, huit ans après, il dit avoir frôlé le suicide plusieurs fois et écrit « Le vide n’est plus remplacé par la moindre étincelle vitale. Je sais bien que je n’irai pas plus loin et tout est dit » (29/03/46). La perte de l’élan vital est le signe d’un désengagement de la vie et c’est ce qui va arriver. Et si tout est dit, et s’il n’y a plus rien à dire ni à écrire, s’en aller et fermer la porte derrière soi peut être une attitude compréhensible, logique même. Mais pas admissible, même pour un écrivain. Ce que Pavese n’a jamais reconnu. 

Mais quelle était donc cette vie qu’il a voulu quitter si tôt ? En dehors de cette « contemplation inquiète » et de tout ce qui tourne autour, il y a au moins un domaine dans lequel chaque homme et chaque femme peut trouver une raison et la joie de vivre. Et c’est dans la présence de l’autre dans un couple, dans l’amour, donné et reçu, que cette raison et cette joie de vivre peuvent être atteints. Ce ne sont pas les seules mais ce sont assurément les plus connues, les plus communes. Pavese a toujours rêvé d’une liaison stable, d’un amour partagé voire d’un mariage. Mais il n’y est jamais parvenu. La raison : peut-être une exigence d’absolu impossible à atteindre dans la vraie vie. La fusion totale, l’entente permanente sans interruption, sans un seul moment de relâchement, il semble bien que ce fût là son idéal. Il recherchait l’impossible ? « Qu’importe une personne qui n’est pas disposée à me sacrifier toute sa vie ? » (24/01/38). Ou encore, sept ans plus tard « Comment peut-on avoir confiance en une personne qui ne se risque pas à vous confier toute sa vie, jour et nuit ? » (28/11/45). Qui oserait demander un tel engagement à son ou sa partenaire ? Il se rendait quand même compte que ce sacrifice intense et exclusif n’intéressait personne. Ce qui ne l’empêcha pas de le chercher toute sa vie dans de multiples conquêtes. Toutes ces liaisons se révèleront tôt ou tard des échecs. De là peut-être des jugements sévères vis à vis des femmes « Les putains tapinent pour de l’argent. Mais tout compte fait, quelle femme se donne pour autre chose ? ». Ou encore « Etant donné que, tôt ou tard, il faut plaquer une femme, autant la plaquer tout de suite ». Ce qui n’augure pas d’une relation apaisée et durable !  Les mots comme apaisement ou sérénité sont d’ailleurs absent de son journal. Pour lui, l’amour restait un problème, peut-être l’un des plus grands. Et il ne lui a jamais trouvé de solution que ce soit dans son esprit ou dans la vie. 

Pavese a écrit ce journal tout au long de sa vie. Certaines années étaient plus prolixes d’autres moins, mais il ne s’est jamais arrêté. Il n’y a pas d’année blanche dans son journal. Il l’a laissé en évidence dans la chambre de l’hôtel Roma à Turin où il s’est suicidé. C’est donc qu’il voulait qu’il soit publié même s’il a écrit sur la première page des « Dialogues avec Leucò », livre dont il est l’auteur et qu’il a laissé sur la table de nuit de cette chambre d’hôtel, « Je pardonne à tout le monde et je demande pardon à tout le monde. Ça va ? pas trop de commérages ». Et des commérages il y en aura, ne serait-ce que ce texte. Mais comme il a écrit « L’intérêt de ce journal est peut-être la repullulation imprévue d’idées, d’états conceptuels, qui, par elles-mêmes, mécaniquement, marque les grands filons de la vie intérieure » (22/02/40), on peut et on a le droit de commenter Le métier de vivre.

Cesare Pavese

Voyons donc ce qu’il écrit à propos de son métier d’écrivain qui, pour lui, était de la plus haute importance. Il a été poète au début et à la fin de sa vie. Pavese parle beaucoup de poésie dans les premières années du Métier de vivre, un peu moins plus tard mais il en parlera toujours. Pour lui, la poésie doit partir de différentes images tirées de la vie quotidienne pour les relier entre elles et sortir de la matérialité. Il ne s’agit pas d’illustrer ni de magnifier ce que le poète a sous les yeux mais de montrer la logique inhérente à cet enchainement d’images choisies, et ainsi de communiquer un message propre. C’est cet enchainement que la poésie doit montrer ou révéler. C’est là que se situe la poésie. De plus, les évènements qu’il rapporte doivent se dérouler dans un temps qui n’est pas celui du temps réel. Ce que Pavese résume en disant « Dans un poème il ne doit pas exister de temps empirique. Créer une œuvre, c’est donc transformer en absolu son temps et son espace » (26/02/40). Il s’agit, dans la poésie, de trouver un équilibre entre des contraires, à la fois dans le temps et dans l’espace. Les contraires peuvent commencer dès la rencontre de deux personnes, homme et femme ou entre des amis. La poésie comme l’amour ont à voir avec les contraires qui sont, tous les deux, pour Pavese, une façon de dire, de s’exprimer ou de faire savoir. Il y a toujours chez lui une volonté de dialogue, il n’écrit pas pour lui tout seul ni dans le vide, ni dans l’absolu. Il écrit pour un lecteur, il s’adresse à lui, il écrit pour nous et même s’il a tenu son journal en solitaire, il l’a laissé en évidence pour qu’il soit retrouvé, publié et lu. Il y a un reste dans sa poésie, quelque chose qui ne réussit pas à être dit. Elle est « un incroyable équilibre de oui, d’affirmations toutes sur le point d’être prononcées, toutes riches d’une infinie possibilité qui reste en suspens et ne se décharge jamais ».

Toute cette poétique est présente dans « Travailler fatigue » publié la première fois en 1936. Plus tard, il s’éloignera de cette façon de concevoir la poésie pour chercher dans la nature un peu d’apaisement. « En réalité, l’unique chose qui me touche et me secoue, c’est la magie de la nature, le regard planté dans la colline » (27/02/49).

Dans l’idée des contraires, il y a non seulement l’idée du dialogue mais il y a aussi celle du recommencement ou même du commencement qui se joue dans le temps. « Il est beau de vivre, parce que vivre c’est commencer, toujours à chaque instant » (23/11/37). Il faut « s’élancer tête baissée » (23/11/37). Mais le commencement, la première fois, ne peuvent advenir que dans l’enfance : « Voir les choses pour la première fois n’existe pas » (26/09/42). Il a une nostalgie du regard enfantin qu’il n’a pas eu le temps de posséder. Bien des commentateurs diront qu’il était resté un éternel adolescent toute sa vie, incapable de grandir et d’atteindre l’âge adulte.

Il reprendra cette structure entre les contraires, entre les enchaînements dans ses nombreux romans et dans ses nouvelles. Il s’agit toujours de partir de la vie telle qu’elle s’offre à nous et de « multiplier les points de vue qui révèleront dans la réalité normale une grande richesse ». Il veut représenter le monde tel qu’il se présente à lui, il ne veut pas analyser laissant cela à d’autres. Et si analyse il y a, elle doit naître « d’un rythme, d’une appréhension cohérente et complexe de la réalité » (11/03/49). La majeure partie de son œuvre romanesque part de sa vie : Prison (antifascisme et assignation à résidence) Camarade (antifascisme clandestin) Maison sur la colline (Résistance) La Lune et les Feux (Post résistance) (17/11/49).

Le métier de vivre, c’est aussi une multitude d’opinions et de critiques sur des auteurs italiens ou non. Pour lui, il y avait quatre grands : Platon, Dante, Shakespeare et Dostoïevski. Mais on rencontre au fil des pages, différents commentaires sur Leopardi, Stendhal, Balzac, Proust ou Byron

Avant de conclure, il faut se pencher sur son dernier recueil de poésie « La mort viendra et elle aura tes yeux » qui est aussi le premier vers du poème du même titre. Ce poème est daté du 22 mars 50, quelques mois avant sa mort. Le titre, au premier abord, parait très agressif vis-à-vis de celle qui a inspiré ce recueil, Constance Dowling, actrice américaine qui venait de rompre avec lui. Mais c’est cette mort assumée que Pavese désirait et qui pour lui n’était plus un évènement tragique. Ce vers semble dire que les yeux de Constance sont doux et que ceux de la mort le sont aussi. Tout le reste du poème réussit à inclure la femme aimée à une mort qui parait plutôt consolatrice. « Nous descendrons dans le gouffre muet » en est le dernier vers qui évoque par le nous, un couple. Un peu avant il dit que le silence viendra. Il y a dans ce poème un mélange de tranquillité voire de sérénité devant la mort et une absence de regret et de peur face à l’au-delà. Il faut lire la totalité du poème et du recueil pour se rendre compte qu’il n’y a pas d’agressivité chez son auteur et qu’il a atteint là une sérénité face au geste inexorable qu’il s’apprête à faire en se donnant la mort.

Pavese, auteur exigeant, austère et sévère dans son journal mais plus léger dans ses romans, nous fait partager et voir tout ce que Le métier de vivre comporte de questions et de difficultés universelles. Si pour lui, il n’y avait pas de solution, d’issue autre que le suicide, il ne parle que de ce que nous avons d’essentiel : la vie, la mort, l’amour. Pour cela, il mérite le respect puis le silence qu’il réclame comme un apaisement.

Bibliographie :                                                                                                                    

Le métier de vivre                                                                                                    
Cesare Pavese
(Trad. Michel Arnaud et Martin Rueff et révisé par Martin Rueff. Préface et notes de Martin Rueff)
Nouvelle édition en 2014. Collection Folio (N° 5652)

Travailler fatigue- La Mort viendra et elle aura tes yeux -Poésies variées
Cesare Pavese (Trad. Gilles de Van. Préface de Dominique Fernandez) 
Collection Poésie/Gallimard (N°128)

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