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Le street art ou quand les murs prennent la parole en Jordanie

Amman, au-delà du beige

Connue pour Pétra, la Mer Morte ou le désert du Wadi Rum, la Jordanie réserve aux promeneurs curieux une autre surprise : celle de tomber, au détour d’une ruelle d’Amman ou d’un village perché au-dessus de la capitale, sur une fresque monumentale qui arrête le pas et change le regard.

Le street art, un art de la rencontre

Le street art est aujourd’hui l’une des formes d’expression artistique les plus vivantes qui soient, précisément parce qu’elle échappe aux règles et aux institutions. Espaces publics, trottoirs, murs extérieurs de bâtiments, autoroutes : partout où la ville offre une surface, l’artiste trouve une scène. Ce qui le distingue d’autres formes d’art, c’est sa capacité à créer la surprise, à interrompre le quotidien, à forcer un arrêt, à inviter le passant, habitant ou visiteur, à voir l’espace urbain avec un œil neuf.

Mais le street art n’est pas qu’esthétique. Il joue un rôle de sentinelle : en investissant les murs du quotidien, il sensibilise à des thématiques que les institutions peinent parfois à porter… l’environnement, l’accès à l’eau, à l’éducation, aux soins. Il métamorphose les espaces, détourne le mobilier urbain, réinvente le monde dans une joyeuse contestation créative.

La colonne. Jofre Oliveras et Dalal Mitwally. Amman

Parmi les figures les plus emblématiques de cet art engagé, Banksy occupe une place à part. L’artiste britannique, dont l’identité reste à ce jour inconnue, a fait du mur son terrain de jeu politique par excellence. En 2005, il lance le projet Santa’s Ghetto avec d’autres artistes pour couvrir le mur de séparation israélo-palestinien de fresques engagées et attirer l’attention internationale sur le conflit. Sa fillette aux ballons, qui s’envole symboliquement tout près du check-point de Qalandia, principal point d’accès à Ramallah depuis Jérusalem, a fait le tour du monde.

Olécio partenaire de Wukali

En 2014, il entre à Gaza par les tunnels pour peindre sur les façades et les portes de maisons détruites, réalisant notamment un chat jouant avec une bille de métal, motif qu’il présente comme un symbole du droit à la vie. Il déclarera : « Si nous nous lavons les mains du conflit entre les puissants et les plus faibles, nous nous rangeons du côté des puissants. » Banksy a fait du mur un manifeste. Et c’est peut-être là la définition la plus juste du street art politique : transformer une surface de séparation en espace de dialogue.

Baladk, ta ville

Conceptualisé par Al-Balad Theatre en collaboration avec divers artistes et organisations, le Festival Baladk a été lancé pour la première fois en 2013. Le projet vise à insuffler une énergie artistique à Amman, à renforcer le lien des habitants et des visiteurs avec les espaces publics jordaniens, et à autonomiser les communautés locales à travers l’art urbain.

Fresque. Al Balad Theater

Baladk signifie « ta ville » en arabe dialectal jordanien, là où l’arabe classique dirait madinatuka. Ce choix du dialectal n’est pas anodin : il ne s’agit pas de décorer Amman depuis l’extérieur, mais de la rendre à ceux qui l’habitent. Le projet repose sur l’une des convictions fondamentales d’Al-Balad : « Art For All », l’art comme droit humain universel, accessible à tous indépendamment du statut social, du genre ou de la race. Chaque année, Baladk choisit un thème et invite des artistes graffeurs de Jordanie, du Levant et d’ailleurs à soumettre des propositions. Un comité sélectionne les projets retenus, et les artistes choisis reçoivent matériaux et espace pour réaliser leurs oeuvres. Ils ont également l’opportunité de tisser des liens entre eux et de s’engager avec la communauté locale à travers des prises de parole publiques et des rencontres. Depuis ses débuts, le festival a exploré des thèmes aussi variés que les droits des femmes, la résistance, la vie urbaine, l’inclusivité, ou encore l’environnement.

Des voix venues d’ailleurs

Ce qui frappe dans les œuvres de Baladk, c’est la diversité des mains qui les ont peintes. Aux côtés des artistes jordaniens, on trouve des Syriens, des Palestiniens, des Irakiens, des réfugiés ou des exilés qui ont trouvé dans les murs d’Amman une surface pour dire ce que les mots ne suffisent plus à exprimer.

La Jordanie est l’un des pays du monde qui accueille le plus grand nombre de réfugiés par rapport à sa population : Palestiniens depuis 1948 et 1967, Irakiens fuyant les guerres successives depuis 2003, Syriens depuis 2011. Amman est une ville palimpseste, dont les couches d’histoire s’accumulent sans toujours se voir, et le street art les rend visibles, comme un révélateur presque archéologique. Dans une Jordanie dont les structures sociales sont devenues plus complexes et diverses à la suite des turbulences et des guerres dans les pays arabes voisins, l’art de rue est devenu un outil puissant pour communiquer et résister à diverses formes d’oppression.

Voir une fresque signée d’un artiste irakien sur un mur de Jabal Weibdeh, ou une oeuvre indonésienne ou palestino-libanaise sur les hauteurs de Fuheis, c’est lire la Jordanie autrement : comme terre d’accueil et de création, où les exils se transforment parfois en oeuvres d’art. Ces artistes ne peignent pas sur Amman : ils peignent depuis leurs histoires, leurs déplacements, leurs mémoires blessées. Le mur devient alors un espace de réparation symbolique, pas si loin, finalement, de ce que Banksy cherchait sur le béton de Cisjordanie.

Fuheis, octobre 2022 – peindre avec les enfants

En octobre 2022, Amman accueillait la 10e édition du festival Baladk. Trois artistes internationaux sont invités : l’Indonésienne Yessiow, dont les fresques colorées et vibrantes sont visibles du Cambodge à l’Afrique du Sud ; l’Italien Millo, dont les compositions monumentales en noir et blanc sont reconnaissables entre toutes ; et le Jordanien Yazan Mesmar. Tous trois s’associent au jeune artiste émergent Abdullah Jamal Hafez pour proposer des ateliers d’initiation au street art pour des écoliers à Amman, et dans des zones enclavées du nord de la Jordanie.

Fresque de Yessiow à

J’étais là, à Fuheis, village chrétien perché au-dessus de la capitale, j’ai vu Abdullah Jamal Hafez peindre sa fresque en compagnie d’enfants d’une classe voisine. L’oeuvre, jaune vif, saisissante, parle de santé mentale. Les enfants prenaient les pinceaux, ajoutaient leur touche, discutaient avec l’artiste. Abdullah Jamal Hafez a été ému aux larmes de ses échanges avec eux. Ce sont leurs réalités qui sont représentées sur ces fresques. Ce jour-là, le mur n’était plus un mur. C’était une conversation.

Entre deux murs – la leçon des abeilles

Pierre-Olivier Bannwarth, conteur et artisan-voyageur, a consacré un recueil entier à la figure de l’abeille dans les mythologies du monde. Un adage Dogon dit que le bourdonnement des abeilles est le tambour du monde, et cette formule, en la lisant, m’a rappelé quelque chose que j’avais vu à Fuheis.

L’artiste de rue est une butineuse. Il va de mur en mur, de ville en ville, de culture en culture, et rapporte quelque chose : une image, une mémoire, une douleur transformée en couleur. Les spiritualités premières ont fait de l’abeille un emblème de cette besogneuse qui sait transformer la nature en miel. Le graffeur, lui, transforme le béton en récit. Ce n’est pas si différent.

La bédouine. Yazan Mesnar

Mais Bannwarth rappelle aussi une chose que les festivals comme Baladk incarnent sans toujours le dire : l’importance de l’abeille s’étend bien au-delà de la pollinisation. Ce qu’elle fait en passant, relier, féconder, permettre à d’autres choses de pousser, est plus précieux encore que le miel qu’elle produit. L’artiste qui peint avec des enfants à Fuheis, l’Irakien dont la fresque tient debout sur un mur de Weibdeh, la Syrienne qui laisse une empreinte sur un immeuble d’Amman : eux aussi pollinisent. Ils laissent quelque chose dans l’air, quelque chose qui continue à germer après que la peinture a séché. Peut-être que c’est ça, la définition la plus juste d’un art vivant : pas ce qu’il dit, mais ce qu’il rend possible.

L’art dans la rue : entre engagement et survie

Peindre dans la rue, c’est d’abord un acte gratuit, et c’est là toute sa force. Le street art repose sur une économie du don : l’artiste offre sans destinataire désigné, sans contrat, à quiconque lèvera les yeux ce jour-là ou dans dix ans. Ce qui le distingue de presque toute autre forme de production artistique, c’est précisément cela : il ne peut pas être refusé. Mais cette gratuité a un coût.

La question du financement se pose tôt ou tard pour tout artiste de rue qui veut continuer. Matériel, déplacements, temps : tout cela a un prix. Certains développent des stratégies comme les commandes institutionnelles, les collaborations avec des festivals comme Baladk, les résidences artistiques financées par des organismes comme l’AFD ou des fondations culturelles. D’autres refusent toute institutionnalisation, au risque de rester dans une précarité chronique. La notoriété, souvent construite sur les réseaux sociaux où une fresque peut devenir virale du jour au lendemain, est devenue un levier économique, parfois le seul.

La question environnementale s’y ajoute. Peintures en bombe aérosol, déplacements internationaux des artistes, échafaudages : le street art a une empreinte carbone qu’on oublie souvent de comptabiliser. Des artistes commencent à y répondre : peintures naturelles, matériaux recyclés, ancrage local privilégié, refus des projets qui impliquent de traverser la planète pour un seul mur. Baladk lui-même a fait de l’environnement l’un de ses thèmes centraux, avec en 2020 une édition entière dédiée à « Art is Environment » : une cohérence entre le fond et la forme qui mérite d’être saluée et imitée.

Et si on allait voir ?

Le street art ne se lit pas, ne s’écoute pas, ne se commande pas. Il se rencontre au coin d’une rue qu’on emprunte sans y penser, sur un mur qu’on n’avait pas prévu de regarder. C’est peut-être cela, sa force la plus durable : être là, disponible, offert à tous, sans billet d’entrée ni horaire d’ouverture.

@Banksy

Bristol, ville natale de Banksy, est parsemée d’oeuvres provocantes et satiriques qui font de ses murs une toile pour des messages sociaux et politiques. À Melbourne, les ruelles, dont la célèbre Hosier Lane, sont constamment renouvelées par des oeuvres dynamiques et audacieuses. À Valparaíso, au Chili, dont le centre historique est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, l’art urbain est une forme d’expression reconnue et soutenue à chaque coin de rue. Naples et Marseille, plus proches de nous, ont elles aussi fait de leurs murs un musée à ciel ouvert : rugueux, vivant, inattendu. Et puis il y a Amman. Moins connue, moins attendue sur cette carte-là. Mais si vous avez la chance d’y aller, levez les yeux. Flânez du côté de Jabal Weibdeh, descendez vers Hashmi al Shamali, montez jusqu’à Fuheis. Laissez-vous surprendre. Un mur vous attend quelque  part avec quelque chose à vous dire. 

Yasmine Harras-Pelletier

Yasmine Harras-Pelletier est diplômée en économie de Sciences-Po Paris. Elle est devenue spécialiste sur les sujets du développement rural, de la microfinance, de la coopération économique internationale et des projets à impact. Sa plume est sensible, curieuse et cultivée

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