Accueil Livres, Arts, ScènesHistoire De l’affaire Aubéry à l’affaire Aliker une justice coloniale qui pue

De l’affaire Aubéry à l’affaire Aliker une justice coloniale qui pue

par Félix Delmas

En Martinique, le nom d’André Aliker est bien plus connu qu’en métropole. Et pour cause, il résonne comme un des symboles de la domination coloniale, du sentiment de supériorité des blancs vis-à-vis des hommes de couleurs. Ce n’est pas parce que juridiquement l’esclavage n’existe plus que les mentalités aient changé. De plus, la « République une et indivisible », à cette époque, était une devise qui ne s’appliquait qu’à la métropole et non dans les colonies, même si elles avaient l’apparence d’un département. C’est ce que montre Marc Hédrich (magistrat, président de Cours d’assises et président de la Cour d’assises de Martinique et historien) à travers « l’affaire Aliker ».

La justice dans les colonies n’est pas indépendante comme en métropole. Les juges relèvent du ministère des colonies avec une formation spécifique, les juges du siège sont amovibles, pouvant faire l’objet de mutation sans aucune motivation, il n’y a pas de Président dans chaque tribunal, tous les pouvoirs sont dans la main du Procureur de la République, lui-même placé sous l’autorité du Gouverneur. En résumé, il n’y a strictement aucune indépendance de la justice et les juges, s’ils ne veulent pas être ostracisés, doivent être dociles et aller dans le sens voulu par le procureur et surtout parle gouverneur.

Le 12 janvier 1934, on trouve le cadavre d’André Aliker sur une plage de Case-Pilote. Ce commerçant est aussi le rédacteur en chef du journal « Justice », de tendance communiste, pourfendeur de la corruption qui domine l’ile. Un des hommes les plus puissants de l’ile est Eugène Aubéry, gendre du président du conseil général, auteur d’une fraude fiscale au détriment du Conseil général de plus de 6 millions de francs, somme très importante. Il y a bien eu un procès, complétement biaisé qui a relaxé l’industriel. Le rapporteur de l’affaires est soupçonné de concussion. Le Conseil général est même condamné à lui payer des dommages et intérêts. Belle justice, à la hauteur de la condamnation aux frais de Madame Jaurès quand Vilain, l’assassin de son mari a été acquitté ! Mais un des protagonistes de cette fraude a constitué un dossier et Aliker engage une campagne de presse contre Aubéry.

Le journaliste est victime d’une tentative d’assassinat le 1er janvier, la plainte ne cause pas l’ombre du début d’une enquête, il demande un port d’arme, requête refusée, et le 12 janvier, on retrouve son cadavre. Certains essaient de faire croire qu’il s’est suicidé malgré le médecin légiste qui écarte cette possibilité vu la façon dont il avait été ficelé. Le juge d’instruction va très vite écrouer deux individus qui ont indéniablement participé à cette assassinat, mais quand il commence à faire un lien entre les éditoriaux d’Aliker et Aubéry, il est muté à Dakar, l’instruction confiée à un magistrat plus « docile » qui la bâcle totalement.

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Un premier procès à lieu à la cour d’assisses de Nantes : l’affaire de la concussion. Elle a été déportée au motif des risques de troubles à l’ordre public. Trois prévenus : le magistrat soupçonné de s’être fait « acheter », l’intermédiaire et Aubéry. Aujourd’hui, il est certain que la Cour de cassation aurait sans mal trouvé des dizaines d’irrégularités, tant le président est partial et le procureur général du côté des prévenus. Il est interdit de faire allusion à Aliker et surtout à son assassinat ! Un nom lieu est « naturellement » prononcé.

Un second procès à lieu à la cour d’assises de Bordeaux, affaire encore déportée. Il concerne les deux personnes soupçonnées de complicité. Là encore, c’est un procès totalement inéquitable. Le président ne veut pas que l’on parle des articles d’Aliker, Aubéry ne se déplace pas (il est quand même condamné pour son absence à une amende de 100 francs), le procureur ne demande aucune peine la laissant à la sagesse des jurés. La relaxe est prononcée, mais le jury demande une réouverture de l’instruction. Le procureur de la Martinique s’abstiendra bien de la faire !

Face à une telle injustice, un des frère d’’André, Marcel décide de faire justice lui-même. Lors d’un enterrement, il veut tirer sur Aubéry, mais son arme s’enraille et il ne fait que lui donner que quelques coups. Tentative d’assassinat, surtout que Marcel revendique la préméditation. Pour autant, le procureur ne la retient pas et ne le poursuit que pour meurtre. La peine encourue est les travaux forcés et non la mort.

Le procès à lieu en Martinique (on ne déporte que quand les békés sont accusés). Les jurés connaissent parfaitement le contexte et Marcel Aliker est jugé non coupable !

L’affaire Aliker finit sur ce jugement, tout aussi absurde que ceux de Nantes et de Bordeaux. Mais le gouverneur et le procureur ont réussi à maintenir l’ordre public. Quant à savoir qui a tué André Aliker, qui fut le commanditaire, nous ne le seront jamais.

Bien sûr, l’auteur a bâti son livre dans le sens d’une culpabilité d’Eugène Aubéry dont la malhonnêteté et l’absence de scrupules dans les affaires et au niveau financier semblent ne faire aucun doute. Il faut dire que les éléments dont il dispose, essentiellement à cause d’une instruction ni faite mais à faire, tendent vers cette direction.

Mais au-delà de ce « fait divers », Marc Hédrich dénonce un système judiciaire totalement biaisé qui sert non la vérité mais les intérêts des « riches » et de la métropole. Tout faire pour que l’ordre public ne soit pas troublé telle est la motivation du gouverneur et de son valet le procureur. Tout faire pour que les puissants ne soient pas inquiétés, d’autant que parmi les personnes qui leur sont redevables se trouvent les élus qui peuvent (et qui vont) les aider pour ne pas tomber sous les coups de la loi. Un système totalement corrompu dans lequel argent, politique, justice sont étroitement entremêlés.  On pourrait, non lui reprocher, mais remarquer, la lecture très marxiste (pas communiste, marxiste) de sa description de ce système totalement infame.

Quoiqu’il en soit, Marc Hédrich nous montre à travers l’affaire Aliker/Aubéry, la face cachée de la politique coloniale de la Troisième République (qui n’est pas ici, loin de là, au premier renoncement de ses principes), au risque de déplaire aux nostalgiques, conservateurs qui veulent nous faire croire que c’était mieux avant. Certainement pour les Aubéry, mais certainement pas pour l’immense majorité de la population, pour les gens « normaux » dont la famille Aliker.

De l’affaire Aubéry à l’affaire Aliker 
Chronique de justice coloniale
Eugène Aubéry
éditions Michalon. 23€

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