Bien loin des sujets habituels et pour le moins débilitants de nos journaux et revues de presse, nous avons sélectionné un sujet hors des sentiers battus : ainsi existe-t-il encore au monde des populations non connectées ? Petite bouffée d’oxygène dans un monde à feu et à flamme qui étouffe et se perd, paradis perdus, exotisme à bon marché, rêves d’un ailleurs hors du temps et de mythologies hors de portée, qui sait ! On pourrait résumer pas la formule: Google en pirogue et au coeur de la forêt tropicale, ou si vous préférez en anglais: beyond this tree limit Internet forbidden .
«Mais comment peut-on être Persan ? » Cette interrogation du Grand Siècle demeure pérenne, et le Persan d’aujourd’hui c’est l’ Autre, celui qui nous seulement n’est pas connecté mais s’est mis en dehors de la connexion, de la pseudo complicité universaliste des réseaux et de la culture digitale, de ce que nous appelons avec une certaine morgue: « la civilisation » ( et je n’y ajouterai pas d’adjectif qualifiant ! )1.
Ainsi existe-t-il encore dans dix pays du monde des populations isolées et non impactées par « nous » voire même un groupe qui va jusqu’à effacer les traces de leurs pieds pour ne laisser nulle trace de leurs passages. C’est ce que nous apprend un article paru dans la revue anglophone en ligne: LiveScience.com sous les plumes d’ Emma Bryce de Laura Geggel, et de Laura Mondragón.

©Photo Survival International
Ainsi on estime qu’il existe au moins 196 groupes autochtones « non contactés » dans le monde, répartis principalement dans dix pays d’Amérique du Sud, d’Asie et du Pacifique, notamment le Brésil, l’Indonésie et l’Inde. Ils vivent dans des environnements variés, allant des îles aux déserts, en passant par les zones frontalières densément boisées du bassin amazonien. Ces groupes ont entretenu des relations de degrés divers avec le monde extérieur : si certains n’ont que des contacts sporadiques avec les peuples autochtones voisins, d’autres rencontrent plus régulièrement des personnes extérieures — parfois contre leur gré — en raison de la présence d’industries pétrolières, forestières, agricoles et minières qui empiètent de plus en plus sur leurs terres.
Mais qui, parmi eux, sont les peuples les plus isolés de la planète ?
Soulignons qu’il n’existe pas de définition stricte de ce qui caractérise un groupe « non contacté ». Les Nations unies soulignent même que la désignation de ces groupes peut varier : « peuples libres, non contactés, cachés ou invisibles, peuples en isolement volontaire, etc. » Hal Russell, chargé de recherche et de plaidoyer pour la région Asie-Pacifique au sein de l’organisation non gouvernementale Survival International précise à cet égard : « Nous définissons les « peuples non contactés » comme des peuples autochtones qui, en règle générale, évitent tout contact avec des personnes extérieures et n’entretiennent aucune relation permanente avec elles, tout en étant conscients de l’existence du monde extérieur. »
« Ils ne veulent pas être dérangés »
L’un de ces groupes est constitué d’insulaires autochtones connus sous le nom de Sentinelais ; ils vivent sur l’île de North Sentinel, qui fait partie de l’Inde dans le territoire insulaire des îles Andaman-et-Nicobar, dans le golfe du Bengale (Voir article de Survival International sur les Shompen qui vivent dans l‘ile indienne de Grand Nicobar ) . Ce groupe est si peu connu que les anthropologues ignorent même comment ses membres se désignent eux-mêmes ; leur nom est dérivé de celui de l’île d’environ 60 kilomètres carrés qu’ils habitent.

©Photo REUTERS/Society for Andaman and Nicobar Ecology/Handout (Inde)
Selon Survival International, on estime que les Sentinelais vivent dans les îles Andaman depuis près de 55 000 ans et qu’ils sont les descendants directs des premiers humains à avoir quitté l’Afrique. ( Cela relance le débat initié par feu Louis Dumont l’anthropologue sur les Aryens et les Dravidiens. NDLR).
Aujourd’hui, les Sentinelais mènent un mode de vie fondé sur la chasse et la cueillette et pêchent le long des côtes à bord de pirogues fuselées taillées à la main. Survival International évalue la population du groupe entre 50 et 150 personnes ; toutefois, l’impossibilité d’y accéder rend tout dénombrement quasi impossible, et le gouvernement n’a pas tenté de les inclure dans le recensement indien. Leur effectif exact demeure inconnu.
Selon Survival International, on estime que les Sentinelais vivent dans les îles Andaman depuis près de 55 000 ans et qu’ils sont les descendants directs des premiers humains à avoir quitté l’Afrique.
Aujourd’hui, les Sentinelles mènent un mode de vie fondé sur la chasse et la cueillette et pêchent le long des côtes à bord de pirogues fuselées taillées à la main. Survival International évalue la population du groupe entre 50 et 150 personnes ; toutefois, l’impossibilité d’y accéder rend tout dénombrement quasi impossible, et le gouvernement n’a pas tenté de les inclure dans le recensement indien. Leur effectif exact demeure donc inconnu.
Outre l’isolement de l’île, tout contact est rendu encore plus difficile par le refus des habitants. Il est arrivé que la communauté tire sur les bateaux qui s’approchaient et sur les hélicoptères en vol stationnaire.
« Lorsqu’ils tirent des flèches, ils communiquent », a déclaré à Live Science Simron Singh, professeur à l’université de Waterloo (Ontario) et spécialiste des écosystèmes insulaires ainsi que des populations des îles Andaman-et-Nicobar. « Cela signifie qu’ils ne veulent pas être dérangés. »
Seule une poignée d’étrangers a jamais posé le pied sur l’île de North Sentinel, et la législation indienne interdit désormais de s’approcher à moins de 3 miles (5 km) de l’île, afin de protéger les deux parties. Les habitants sont vulnérables aux maladies apportées par les étrangers, tandis que les visiteurs s’exposent à des attaques ; les Sentinelles ont tué au moins trois personnes, dont un missionnaire nommé John Allen Chau, qui s’était rendu illégalement sur l’île en 2018.

« Ils effacent leurs traces »
Survival International estime que 95 % des peuples « non contactés » et « isolés » vivent dans le bassin amazonien (bien que le terme « peuples en isolement volontaire » soit plus couramment employé pour désigner ces groupes dans la région, selon Beatriz Huertas, anthropologue, chercheuse indépendante et conseillère spéciale sur les politiques relatives aux peuples isolés auprès de Rainforest Foundation Norway.
Beatriz Huertas mène des recherches sur ces groupes et l’un d’eux retient particulièrement son attention : les Kakataibo, un peuple de la forêt vivant dans le bassin de l’Aguaytía, en Amazonie centrale (Pérou). Les Kakataibo sont très rarement aperçus, y compris par d’autres peuples autochtones. En fait, ils « sont tellement déterminés à ne pas être découverts qu’ils effacent leurs traces avec de la terre », explique Mme Huertas ; « il existe donc peu d’informations à leur sujet » et qui ajoute: « Nous savons que cet isolement est une stratégie de protection qu’ils ont adoptée » précisément parce qu’ils ont eu des contacts avec le monde extérieur et que l’expérience s’est révélée négative ».
Survival International attire l’attention sur d’autres groupes extrêmement isolés de la région, notamment un groupe autochtone nomade appelé les Kawahiva. Ce groupe a si bien évité tout contact qu’il n’est connu qu’à travers des rencontres fortuites et une unique preuve vidéo ; il n’a été reconnu comme groupe distinct qu’en 1999. Il n’est pas rare qu’un groupe n’ayant jamais été en contact avec l’extérieur fasse l’objet de « peu de reconnaissance ou de documentation ; en fait, il existe probablement de nombreux groupes isolés dont l’existence n’est documentée nulle part », a déclaré Russell.
Il a souligné que même au Brésil, pays doté de politiques de documentation parmi les plus rigoureuses, un groupe autochtone n’a été documenté qu’en 2021, après avoir échappé aux autorités jusqu’alors. On sait très peu de choses à leur sujet, y compris leur nom.
Un autre groupe important vivant dans un isolement extrême est celui des Mashco Piro, établis dans les forêts reculées du Pérou ; ils constitueraient le plus grand groupe de peuples non contactés au monde, avec un effectif d’environ 750 personnes. Certains membres de ce groupe sont les descendants de personnes réduites en esclavage et contraintes de travailler dans des plantations d’hévéas en Amazonie au XIXe siècle, mais qui s’étaient enfuies plus profondément dans la forêt ; elles y sont restées depuis, évitant tout contact.

C’est ainsi que cet historique des contacts, même pour les peuples les plus isolés de la planète, démontre que l’expression « peuples non contactés » est trompeuse, fait remarquer dans son entretien avec Béatriz Huertas qui rappelons-le est conseillère spéciale sur les politiques relatives aux peuples isolés auprès de Rainforest Foundation Norway. En réalité, cette appellation a alimenté des idées fausses et contre-productives, laissant croire que ces groupes seraient « figés à l’âge de pierre, comme s’ils vivaient dans une bulle », a-t-elle ajouté. « En sciences sociales, nous savons qu’aucun peuple ne reste totalement coupé de son environnement et que, par conséquent, aucun peuple n’est demeuré bloqué à un stade historique particulier. »
Une autre idée reçue courante veut que ces groupes souhaiteraient entrer en contact avec l’extérieur s’ils connaissaient mieux les avantages du monde moderne, a expliqué Simron Singh, professeur à l’université canadienne de Waterloo dans l’Ontario. Ayant travaillé auprès des Nicobarais des îles Nicobar — qui, contrairement à leurs voisins sentinelles, n’ont pas totalement rejeté tout contact —, il a constaté que cette affirmation ne se vérifiait pas dans leur cas. En effet, les Nicobarais sont conscients de l’existence de guerres et de conflits au-delà de leur île ; c’est ce qui a façonné leur perception du monde extérieur, qu’ils considèrent comme « dangereux et non civilisé », a-t-il précisé.
Dans de nombreux cas, c’est l’histoire qui permet d’expliquer pourquoi ces groupes cherchent à éviter le monde extérieur. Au milieu du XXe siècle, les Grands Andamanais des îles voisines avaient vu leur population chuter de près de 99 % à la suite de conflits avec les colons britanniques et de l’introduction de maladies. Les Sentinelais eux-mêmes ont eu une confrontation historique avec des colonisateurs britanniques au XIXe siècle, au cours de laquelle certains furent enlevés et contractèrent des maladies mortelles ; cette expérience a sans doute façonné leur méfiance actuelle à l’égard du monde extérieur.
Certains chercheurs ont soutenu que ces groupes devraient être approchés afin de mieux les protéger contre tous préjudices actuels ou futurs. Toutefois, des organisations telles que Survival International rétorquent qu’une longue expérience de contacts forcés démontre que cette pratique finit par causer plus de tort que de bien à ces peuples, ainsi qu’à leur sécurité et à leur survie.
Les peuples autochtones jouissent d’un droit humain à l’autodétermination, tel que reconnu par les Nations unies ; selon des chercheurs comme Huertas et Singh, ces groupes expriment clairement ce droit en cherchant à entrer en contact lorsqu’ils souhaitent interagir avec d’autres, et en se retirant lorsqu’ils veulent qu’on les laisse tranquilles.
« Ce n’est pas qu’ils n’ont pas la possibilité [de chercher le contact]… Il n’y a rien de sorcier à monter dans une embarcation et à naviguer vers un autre endroit », a déclaré Simron Singh. « C’est un choix que de ne pas entrer en contact. » conclut-il.
1. Je ne ferai certainement pas là l’apologie du « bon sauvage », si chère à Rousseau, ni de la «moraline contemporaine » de mode aujourd’hui!
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Illustration de l’entête: tribu shumpen dans l’île de Grand Nicobar, photo RainForest Foundation
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